As primeras 200 linias.
...
-Minuit. Dans son château de Stargard, Poméranie,
le capitaine Von Stegel, de la 15e division blindée,
va quitter une fois de plus sa mère, sa femme et son fils.
C'est son troisième Noël de guerre.
Pour quelle destination part-il ? Il ne le sait pas encore.
Cette même nuit, à la même heure, à Londres,
une famille anglaise fait les honneurs du Christmas pudding
au brigadier Théo Dumas, de la 1re division française libre.
Le brigadier Dumas est distrait.
Il songe à son bistrot-tabac du faubourg Montmartre,
avec ses gants de champion d'Europe
accrochés derrière le comptoir.
-And I wish, I hope you will be very happy
to be home with your family, next year.
A Ablis, Seine-et-Oise,
une grand-mère dit au revoir à son petit-fils.
Il part pour l'Angleterre.
François Gensac n'est pas un guerrier.
Il a trente ans, et il s'est toujours ennuyé.
Il espère que ça va le changer.
A la même heure,
une barque emporte hors de France un groupe de huit hommes.
Ils ont différentes raisons de quitter la France occupée.
Cet externe des hôpitaux n'en a qu'une,
mais elle est suffisante : il s'appelle Samuel Goldmann.
A la prison de Bayonne, on pense.
On pense beaucoup en prison, la nuit de Noël.
Celui-là pense surtout qu'il est condamné à mort,
et que si l'évasion qu'il prépare échoue,
il sera exécuté dans deux jours.
Allemand
...
Une explosion retentit.
Mitraillage, explosions
...
...
... ...
-Mais qu'est-ce qu'il fout, bon Dieu ?!
Coups de feu çà et là
...
Allez, en route.
...
Tout le monde en bas !
...
...
Allez, vite !
-On aurait dit que le lieutenant savait qu'il s'en sortirait pas.
-Il était très abîmé ?
-Comme oraison funèbre, il voulait un muscadet à Ploërmel,
et on n'y est pas encore.
Je me suis peut-être un peu égaré, mais je nous ai sortis du pétrin !
On sera à El Alamein la nuit prochaine, garanti !
-Si vous continuez sur votre lancée, brigadier,
et si mon relevé est exact,
nous allons plutôt sur le cap de Bonne-Espérance.
-Et ça porte des galons ! -Si tu les veux...
On s'est écartés de combien ?
-Sans vouloir vous vexer, nous fonçons vers le pôle Sud.
-Freine un peu, dis. On pique est-nord-est et ça fait le blot.
On a de l'essence, de la flotte, du singe,
c'est une balade, non ?
-Et les avions ? Les blindés ? Les mines ?
-Quand un supérieur vous invite à vous promener, promenez-vous.
Vous allez finir par prendre 4 jours.
-Quand le supérieur lui foutra son pied au cul, il fera l'étonné.
Dis donc, ce truc-là là-bas, il est sur la carte ou pas ?
-Non, ça n'y est pas. -Quel pays de cons.
Un avion approche.
-Et ce truc-là, il y est, sur la carte ?
-C'est peut-être un ami. -Touche pas à ça !
-Je vais me gêner ! -Touche pas à ça !
Si c'est un fritz, faut qu'il nous prenne pour des fritz !
Ils ont aussi des voitures anglaises, alors tranquille !
-Y en a, là-dedans. -Un peu, figure-toi !
Gaffe, hein !
Messerschmitt 109.
-Celui qui a les mitrailleuses qui s'enrayent, d'après "Paris-Soir" !
Je l'ai eu !
J'ai eu mon fritz !
Tous en bas, nom de... !
Mitraillage
...
La radio ! La flotte !
Merde !
...
-Il arrivera pas jusqu'à Tobrouk. Je parle du fritz.
-J'aime mieux pas te répondre, tiens !
Une connerie pareille, ça devrait relever du conseil de guerre !
Y a du bon.
-Essaie d'accrocher la base. Toi, fais un relevé des positions.
Dans 3 h, un coucou peut être là... si Duconnard le flingue pas !
-On en reçoit, on n'émet plus. L'oscillateur a cramé. Y en a pas.
-Comment ça, y en a pas ? -Non, on n'en a pas amené.
-Alors on va crever comme des cons
parce que vous avez pas apporté d'oscillateur de rechange ?!
C'est un monde, je vous jure !
-Tu t'es fait quoi à la patte ? -Je me suis brûlé, c'est rien.
-C'est pas beau. Couvre ça, que les mouches s'y mettent pas.
-Tu sais, les mouches, un peu plus tôt ou un peu plus tard...
Alors t'essaies même plus ?
Tu t'en fous, quoi.
Vous racontiez quoi, là ? -On causait de mouches.
Hein ?
-Vous ne savez pas ce que c'est que de mourir de soif ?
Moi, j'ai étudié ça. C'est assez bichant.
Votre langue va d'abord gonfler.
La déglutition deviendra de plus en plus pénible.
Puis viendront les troubles auditifs, puis visuels.
C'est l'évolution classique.
Suivront les spasmes, et l'agonie.
C'est à ce moment-là que les mouches attaqueront.
-Tu pourrais causer d'autre chose.
-Pourquoi ? C'est de circonstance, et je suis médecin.
Souffle
Je trouve ça marrant.
J'ai souvent pensé à la mort.
La mienne, bien sûr.
Je voyais ça vers les 70 piges,
avec un encadré dans la "Revue médicale".
"Le professeur Samuel Goldmann est mort d'un arrêt du coeur."
Et je vais mourir ici, de soif, comme un géranium.
-T'as fini ? Debout. Tu continueras en marchant. En route.
La route,
elle a l'air de s'arrêter ici.
On est à 700 bornes
de nos lignes.
On va les faire. A pinces.
-Demain matin, t'auras les pieds comme ça !
-Tu recommences ? -Tu verras !
-Même s'il faut ramper, je ferai les 700 bornes !
-Tu les feras ?! -Oui !
Ne serait-ce que pour trouver une patrouille, on doit marcher !
Eh ben marche, mais sans moi !
On abandonnera tous les deux, je te dis. On abandonnera tous.
-Je l'ai entendu, ce couplet, "Abandonne" !
Et finalement, c'était l'autre mec qui allait sur son cul !
La boxe, c'est pas pareil.
-Y a que deux solutions : clamser ici ou marcher ! Moi, je marche !
-Désolé, brigadier, mais je finirai pas dans la peau d'un fantassin.
Pardon ?
-J'accepte de mourir, mais avec un minimum d'effort.
Je vais donc rester ici,
fumer mes dernières cigarettes, et attendre.
Je vous laisse le soin de ramper dans le sable, la langue dehors.
Moi, les mouches me trouveront assis.
Eh ben allez, mes braves !
Moi, je vais mourir pour la fécondation du désert.
"Demain sur les tombeaux, les blés seront plus beaux",
comme dit le poète. Gensac était un nom, ça va devenir une marque.
Une marque d'engrais.
Le colonialisme est en pleine évolution.
-Et c'est un commando... Commando des orateurs, oui.
Tu viens ? Moi, ils me font chier.
-Dudu. -Merde !
Dudu !
-Je crois que l'homme de Neandertal
est en train de nous le mettre dans l'os.
Deux intellectuels assis vont moins loin qu'une brute qui marche.
...
Dudu.
...
-C'est à cause de moi qu'on s'arrête ?
Lui, à cause de quelqu'un ?
Tu veux rire ?
...
Théo...
J'en peux plus.
-Eh ben fais comme moi, pense à autre chose.
-Tu crois qu'elles mènent quelque part, tes traces ?
-Oui. C'est à ça qu'il faut penser. Rien d'autre.
Musique baroque au loin
Ho !
...
Les troubles auditifs : j'entends des musiques.
Hein ?
Moi aussi.
Pas toi ?
-Moi, je les ai un peu paresseuses.
Mais si vous en entendez tous les deux, c'est qu'y en a.
...
...
Allemand
... ...
-(C'est le dernier métro. On rentre avec ou pas du tout.)
(Celui de face.)
(Moi, je prends celui qui...)
(Je m'en fous.)
-(Tu prendras celui de droite.) -(Ca me va.)
-(Toi, tu prendras celui du milieu.)
(Ouais.)
-(Gaffe, les gars. Y aura pas de deuxième service.)
...
-(Prêt.) -(Prêt.)
-(Prêt.) -(Oh !)
...
(Tu te magnes, fumier ?)
...
-(S'il buvait pas tant, il pisserait moins.)
...
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