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Je me suis toujours méfié des films qui parlent de films.
Ils m’ont ravi,
enchanté,
inspiré,
mais le doute n’a jamais quitté mon esprit -
l’art ne devrait pas traiter de l’art.
Il devrait traiter de la vie
et s’adresser à la vie -
c’est du moins ce que je me disais
comme s’ils étaient dissociables.
En 1964, cinq ans avant de recevoir le Prix Nobel,
Samuel Beckett réalisa son unique œuvre cinématographique
intitulée simplement Film.
C’était à la fois une enquête sur le cinéma comme médium
et sur l’expérience humaine de la conscience.
Cette expérience controversée fut à la fois critiquée et acclamée.
Beckett lui-même la jugea un échec, pour finalement avouer,
« D’une façon insolite,
« elle bénéficie de ce qu’elle diverge de son intention précise,
« de la grande idée folle,
« vers une sorte d’étrangeté et de beauté de l’image pure. »
Cette divergence était le résultat de l’écart entre le génie de Beckett
et son inexpérience de la production cinématographique.
C’était aussi un hommage à ses collaborateurs.
Ensemble ils ont réalisé un travail imparfait
qui évoque bien plus que son apparence,
une énigme qui immédiatement révolte mais qui, étrangement, captive.
Son titre provisoire, l’Œil,
suggère un intérêt à la fois pour l’œil du regard
et pour le Moi de la conscience de soi.
Œil et Moi, à travers le filtre du film.
Tous les deux, mais aussi aucun.
Pas Moi… et Pas Film.
Crier… Ah! Puis écouter…
Crier encore… Ah ! Puis écouter encore…
PASFILM
un ciné-essai de ross lipman
ACTE l
Le 15 mars 1963,
Samuel Beckett écrivit une lettre angoissée
au réalisateur américain Alan Schneider.
« Cher Alan, cette histoire de film me glace de terreur.
« Cela m’aiderait beaucoup si j’en parlais avec vous.
« Bien à vous. Sam »
Sam et Barney
À cette époque, Beckett était déjà reconnu mondialement
pour son théâtre révolutionnaire.
Il n’avait jamais fait de cinéma,
et son sens de l’esthétique ne pouvait tolérer le dilettantisme.
Ayant été un protégé du rigoureux James Joyce,
Beckett exigeait la précision dans tous les aspects de son travail.
Mais en visite en Irlande à la fin de la Seconde Guerre Mondiale,
il pressentit que son propre travail,
contrairement à celui de son mentor,
devait être défini par une extrême austérité -
une poétique du Vide.
Cette vision de Beckett prit forme avec le succès d’En Attendant Godot.
La première eu lieu au Théâtre de Babylone en janvier 1953.
Beckett avait 46 ans.
Ce fut un véritable scandale parmi les intellectuels parisiens,
comme s’ils avaient eux-mêmes été malmenés dans une ruelle.
Arrête !
Pense.
Arrête !
Arrière.
La pièce, aujourd’hui un classique, bouleversait la structure dramatique,
anticipant un dénouement qui n’arriverait jamais.
Endroit délicieux.
Aspects riants. Allons-nous-en.
- On ne peut pas. - Pourquoi ?
On attend Godot.
Tandis que la France attend Godot,
aux États-Unis, un ambitieux producteur de films, Barney Rosset,
réfléchit à son prochain projet
après l’échec financier de son documentaire d’après-guerre,
Strange Victory.
En 1951, il rachète la maison d’édition Grove Press à New York.
Laissant de côté ses ambitions cinématographiques,
Rosset transforme Grove
en empire alternatif qui allait façonner une génération.
L’histoire de Film n’est pas seulement l’histoire de Beckett,
mais aussi celle de ses collègues de production
dont Rosset est le tout premier.
Bonjour, je suis Barney Rosset, éditeur à Grove Press et Evergreen.
En 2011, à 89 ans, Barney donne sa dernière interview.
Courageux dans sa vie privée comme dans son travail,
Il accepte d’être interviewé malgré sa mémoire chancelante -
un sujet sur lequel nous reviendrons plus tard.
L’interview commence mal…
Barney, racontez-nous votre première rencontre avec Samuel Beckett.
dont l’amitié avec Rosset remonte à l’école, à Chicago.
Et… on m’a demandé qui était mon meilleur ami au monde.
C’est Barney Rosset.
Nous avons grandi ensemble.
Nous avons été amoureux de la même femme.
Une grande partie de notre enfance, de notre jeunesse,
s’est passée ensemble,
et cette électricité est restée entre nous.
Quand la mémoire disparait, que reste-t-il ?
Haskell et moi étions amoureux de la même fille.
Ça je m’en souviens.
Je m’en souviens très clairement.
Je pourrais le rencontrer aujourd’hui
et reprendre la conversation.
Beckett piqua l’intérêt de Barney
grâce à un article de Dick Seaver dans Merlin,
dans lequel, ironiquement,
l’écrivain en français est présenté à ses lecteurs
dans sa langue natale, en anglais.
Barney prit le bateau pour Paris, rencontra Seaver, puis Beckett,
puis repartit, un contrat sous le bras.
Dick veillait beaucoup sur Beckett
car Beckett vivait, non pas comme un ermite,
mais très attaché à sa vie privée.
Il n’aimait pas sortir, voir les gens, il était comme ça.
Dès le début il a prévenu Rosset
qu’il n’accepterait aucun compromis avec ses publications,
qu’il n’accepterait aucune censure.
Rosset a été fidèle à cette idée
à une époque où publier les premiers Beckett était risqué.
Rosset a bâti sa carrière sur une publication risquée.
Il ne s’est pas juste battu contre les guerres de la censure américaine,
il es a pour ainsi dire provoquées.
INTERDIT AUX USA
DÉCLARATION EN FAVEUR DE LA LIBERTÉ DE LECTURE
Sans Rosset,
nul ne sait si Beckett se serait essayé au cinéma.
Pourtant, le temps venu, il était bel et bien prêt.
Avec ses pièces de théâtre radiophoniques et La Dernière Bande,
ses questionnements sur la forme avaient commencé à converger
dans son exploration directe de l’enregistrement et des médiums.
On peut suivre ces œuvres, presque successivement,
avant.…. et après Film.
Pas Moi, créée en 1972,
est déterminante si l’on veut comprendre sa trajectoire.
Beckett avait en fait réalisé deux versions -
une pour le théâtre et une pour la télévision,
chacune poussant le point de mire de la conscience pure
jusqu’à l’extrême dans son support.
Pas Moi marque l’apogée du monologue intérieur extériorisé.
Finalement, Beckett choisit la télévision
comme support à son image en mouvement.
Mais en 1963,
cet accomplissement ne s’était pas encore produit
et ce domaine restait ouvert à tous.
Rosset, revenant à ses vieux rêves de cinéma,
imagina une Collection de courts-métrages
réalisés par les auteurs de Grove.
Celui de Beckett sera le seul complété.
la caméra l
Le 5 avril,
trois semaines après sa lettre tourmentée à Alan Schneider,
Beckett reprit enfin la plume.
(l commença avec l’en-tête…
« Pour Œil, et celui qui ne serait être vu. »
L’O de « Œil » était en capitale, pour y mettre l’accent.
L’ébauche était précise et détaillée
et contenait une prémisse du philosophe George Berkeley, en latin.
Esse est percipi - être, c’est être perçu.
Berkeley, un Irlandais comme Beckett,
naquit à Kilkenny en 1685.
Il écrivit, dans Principes de la Connaissance Humaine,
« Outre toute cette variété sans fin d’idées ou objets,
« il y a aussi quelque chose qui les connait ou les perçoit…
« Cet être actif percevant
« est ce que j’appelle esprit, intelligence, âme ou moi.
« Par ces mots, je ne dénote aucune de mes idées,
« mais une chose entièrement distincte d’elles,
« dans laquelle elles existent…
« Car l’existence d’une idée consiste à être perçue. »
l’unique tentative cinématographique de Beckett était, essentiellement,
un débat ironique mais sans équivoque avec son ancêtre irlandais.
Le script écrit par Beckett n’avait que deux personnages -
E pour œil et O pour objet.
La caméra était l’œil
et cette chose de Berkeley qui engendre l’existence.
L’aptitude de la caméra pour ce rôle
remonte aux balbutiements du cinéma.
Le personnage archétype du cinéma muet, Charlot,
fit sa première apparition dans le court-métrage de Keystone en 1914,
en partie documentaire.
Chaplin interfère avec le tournage
et finalement ravit la vedette.
Dès sa naissance, on observe l’identité du vagabond
se créer précisément à travers la caméra -
un personnage espiègle
dont le esse consiste dans le percipi.
C’est justement Chaplin qui fut d’abord choisi pour le rôle d’O.
Fondamentalement, Chaplin et Beckett savaient
que le cinéma pouvait engendrer d’autres réactions,
comme on le voit dans Le Roman comique de Charlot et Lolotte
sorti quelques mois plus tard.
Chaplin y interprète un petit truand de la ville
qui escroque une veuve.
Il se rend au cinéma avec sa petite amie interprétée par Mabel Normand.
LE DESTIN D’UN VOLEUR
La phobie et le dégout de l’auto-identification
était une des préoccupations de Beckett.
Avec son sens de l’humour noir,
l’existence, pour lui, n’est pas toujours chose alléchante.
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