De første 200 linjer.
LES CANNIBALES
L'histoire que vous allez voir
est arrivée entre mes mains
dans un manuscrit anonyme intitulé
"Une Histoire Véridique".
Je vais vous la conter à la demande
de cet ami, italien d'origine.
Niccoló, violoniste de génie,
qui me rend visite avec une telle assiduité
qu'on parle d'un pacte
qui l'obligerait à venir me rendre des comptes.
Pure médisance...
Niccoló !
Ce conte est amateur de sang bleu,
il aime l'aristocratie.
Qui voudra bien m'écouter,
parcourra avec moi la haute société,
là où on chante au lieu de parler.
Je le conduirai à des bals et des festins.
J'éveillerai son intérêt
par des mystères, des amours et des jalousies,
ce dont regorgent les romans
qui se passent dans les hautes sphères.
Je vais commencer, me conformant à la tradition.
Niccoló, accompagne-moi
au son d'une mazurka !
Marguerite est une femme fatale,
de celles qui attirent les passions irrésistiblement
Jeune fille, celui qui par malheur l'aura regardée
se prend pour Roméo.
Mariée, il ne manquerait pas de Werthers
qui se brûlent la cervelle
pour susciter en elles des regrets.
Mais pourquoi est-elle songeuse et triste ?
J'ai quelque espoir !
Vanité, Don Juan !
Écoute, dans ces campagnes,
je suis presque un vétéran.
Je me vante d'avoir de cette main
arraché les voiles de la plus chaste pudeur.
Pourtant, Marguerite...
Elle est femme.
Je la sens prête à céder.
Qu'est-ce qui t'en assure ?
De petites faveurs, un regard...
Illusions d'amour propre. Crois-moi.
La coupe d'ambroisie
qui tempère les soifs d'amour,
ce n'est pas elle qui la portera à tes lèvres.
Elle est de ces rares femmes
qui n'ont qu'un cœur
et ne le donnent qu'une fois.
Peut-être puis-je obtenir...
Ce qui est déjà à un autre ? Certainement pas.
Alors Marguerite...
Aime !
Elle t'aime, Baron ?
Non, pour mon malheur.
Alors qui ?
Le vicomte...
Monsieur le vicomte d'Aveleda !
Que va-t-il dire ? Que va-t-il faire ? que va-t-il arriver ?
Qu'apportera-t-il ? Que chantera-t-il ?
Quel mystère ! Quel regard !
On dirait une créature de Byron ! Quel romantique !
Mille bruits extravagants courent !
Nous savons qu'il vient d'Amérique. Qu'il a vécu au Brésil.
Il a vécu là-bas, il y était aimé.
Aimé des sages et des savants.
Aujourd'hui, il vit comme un prince.
L'argent coule à flots. Il a acheté des palais.
Il chante comme un ange
et ne veut pas se marier.
Situer l'action dans son cadre,
c'est la première obligation du conteur. Je le sais.
Cependant, je me soumettrai plus volontiers
aux criailleries de la critique
que de fixer l'action de ce conte
dans tel ou tel pays.
Le manuscrit se tait sur ce point.
Imaginez donc le bal où vous voudrez,
dans le palais le plus fastueux que vous connaissiez.
J'en sais un à Lisbonne... mais je me tais.
Revenons au festin.
Nous l'avons quitté troublé
par l'entrée du singulier vicomte d'Aveleda.
Tu lui as parlé ?
A l'instant même.
Alors ?
Je ne sais ce que je ressens.
Je n'ai jamais rencontré un tel homme.
Tu ne m'as pas trompée. j'en tremble encore.
Savez-vous que votre tristesse nous afflige tous.
Pourquoi êtes-vous toujours triste ?
Je ne sais pas faire feindre des joies distantes.
Je respecte votre chagrin mais une telle ostentation...
Les apparences du luxe peuvent parfois servir
à cacher des misères.
Certains rires, vous ne l'ignorez pas,
peuvent cacher des larmes.
Je pressens un malheur.
Je ne me plains pas.
Je ne vous plains pas. Mais je ne suis pas indifférente
à la douleur d'un autre. Vous en doutez ?
Oui, car ne me tendez-vous pas du poison
par cette main blanche comme l'innocence ?
Moi ?
Le miel de votre voix angélique a le goût âcre,
permettez-moi de vous le dire, de absinthe
Paroles flatteuses ou ironiques ?
Serais-je malheureuse au point d'aggraver votre tristesse
par ma seule présence ?
Vous faites pire.
Pire encore ? - Bien pire.
Imaginez un voyageur perdu dans le désert,
brûlé par le soleil, mourant, affaibli,
au bord d'un torrent profond
qu'il ne peut atteindre.
Si vous pouvez concevoir le supplice de ce malheureux, dites-moi:
Comment puis-je vous regarder,
écouter votre voix céleste
et ne pas sentir mon cœur fondre en larmes
et comparer ce que je suis,
avec ce que je fus ou ce que j'aurais pu être.
Je ne sais si je vous ai compris.
mais ce voyageur ne devrait pas perdre espoir.
L'espoir ? Dans un désert ?
La foi pourrait vous secourir.
Comment ?
Je ne sais... un miracle de la Providence...
La Providence... J'ai tant usé mes yeux à sa recherche
que je me suis, un jour, réveillé aveugle.
Aveugle ? Avec ces yeux...
Si je pouvais ne pas les avoir !
Ne pas vous voir c'est ne pas voir que la terre est loin du ciel
et que tout est impossible entre nous.
Impossible, pourquoi ?
Pourquoi ces énigmes,
comme si vous vouliez me martyriser ?
N'avez-vous pas encore deviné ?
Faut-il que les lèvres disent tout ce que l'on ressent...
Eh bien, je le ferai donc.
Si votre bonheur dépend de moi,
venez le chercher.
Venez le recevoir.
Il est à vous.
Impossible.
Impossible ?
Oui. Un aveugle devine les merveilles
qui l'entourent sans les voir,
sans pouvoir les contempler.
Que dites-vous ?
Je vous adore, Marguerite,
sans pouvoir... rien de plus.
Vous voulez ma mort !
Je vous aime trop pour vous souhaiter une vie chimérique.
Chimérique ? Quelles chimères ?
Parlez. Ne voyez-vous pas combien vous me peinez ?
Je ne puis dire qu'un mot,
autrefois consacré dans l'Apocalypse
et maintenant abâtardi par abus
dans les dénouements romanesques.
Ce mot ?
Mystère.
Je ne sais quelle peine
ont méritée les protagonistes
de cette histoire véridique
pour aller, étrangers aux plaisirs divins de ce bal,
s'enivrer de propos qu'on ne supporte qu'au théâtre.
Toutefois, un observateur attentif
pourrait discerner derrière les tentures
deux yeux hagards jetant parfois des éclairs.
C'était Don Juan.
Dans un roman, il devrait, lui, Don Juan,
serrer dans sa main fébrile
le manche d'un poignard luisant.
Mais laissons le poignard
au magasin des accessoires.
Je vous en prie, Madame,
aidez-moi à convaincre votre invité
de chanter une de ces mélodies anciennes
qui l'ont rendu fameux.
Il ne pourra vous le refuser.
Madame.
Ne vous dérobez pas:
Une mélodie, s'il vous plait.
Silence !
Le silence se fit.
Aussitôt, s'éleva la voix
inspirée du vicomte.
Écho ! Écho !
Écho
était le titre de cet air
tiré de la légende
de la triste nymphe.
Écho !
Tendre nymphe passionnée,
malheureuse,
tu brûles d'un amour sans espoir.
Le chant était si parfait,
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