De første 200 linjer.
Il pouvait être 8h du soir.
Je revenais d'un village voisin quand je fus frappée en passant devant le parc municipal
d'y voir un groupe d'étranges jeunes hommes qui dévisageaient les passants.
Ils étaient coiffés d'amusants petits feutres surmontés d'une haute plume.
Je les aurais facilement pris pour des comédiens routiers si je n'avais aperçu des armes formées en faisceaux.
Notre ville était occupé par les soldats italiens.
Le poids de cette occupation me parut léger.
Seule la censure me rappelait la rigueur d'une guerre devenue lointaine.
Je travaillais comme correctrice des devoirs de français,
dans une école par correspondance repliée ici.
M. Edelman était un vieux professeur de philosophie,
que les hasards de la guerre avaient, comme moi-même, fait échouer dans cette école.
J'aimais Sabine Lévy, la secrétaire de direction.
À sa vue, je parcourais le temps et l'espace.
Je pensais que le commandement devait appartenir aux êtres beaux.
J'éprouvais un plaisir perçant
à croiser avec le sien le fer de mon regard.
Jusqu'à ce que, n'en pouvant plus,
je dusse baisser les yeux,
savourant sa victoire.
Tu comprends,
elle me fait penser à ces éphèbes de l'écriture,
les reins ceints,
maniant le bâton du voyageur,
l'épée de feu ou la verge, et qui sont des anges.
Elle ressemble à une amazone, à Pallas,
à un samouraï.
Quand elle se penche sur mon travail,
je me sens à l'ombre d'un palmier.
En somme, tu voudrais coucher avec elle ?
Tu es folle ? Quelle horreur !
Si Sabine me fascine,
c'est parce qu'elle ressemble à un jeune homme,
mais doué de charmes singuliers,
d'une virilité délicatement féminisée.
Tout en elle me transportait.
La diversité de son intelligence, son étrange beauté.
Je me sentais annexée à elle par un lien plus fort que celui de l'accouplement.
Les journaux disent que la ville va être occupée par les Allemands.
On leur fera de l'œil, comme ça on ne sera pas fusillées.
Mieux vaut être fusillées que de leur faire de l'œil !
Ce sont des baptêmes tardifs, c'est tout.
Lucienne, Jenny et moi décidâmes de faire baptiser nos enfants
demi-juifs ou descendants de communistes à part entière.
Nos extraits de baptêmes obtenus, il ne restera plus qu'à maquiller les dates.
Oui mais pour les parrains et les marraines ?
Ah oui bien sûr. Ça, c'est plus complexe.
J'y ai pensé. Je crois qu'il faudra faire comme ça :
Moi, je serai la marraine de France, votre fille.
Vous, Barny, serez marraine de ma fille Jacqueline et du fils de Jenny.
Emile, le mari de Jenny, sera le parrain de ma fille
et de votre fille, France.
Vous, Barny, Jenny...
Non, pardon. Moi je serai la marraine de la fille de Jenny.
Tant pis, ton fils et ta fille se passeront de parrain.
Prenons tout ça en note parce qu'on pourrait se tromper.
Alors...
- Bonjour, Barny. - Bonjour.
- C'est chaud ! - Tais-toi.
C'est trop chaud !
Tais-toi ou j'appelle le marchand de peau de lapin.
Barny, aidez-moi. Cirez-lui ses souliers.
Il n'y a pas de brosse ? Vous auriez un torchon ?
Ça ne fait rien. Tenez, prenez le rideau.
On ne va pas faire attendre le curé, quand même. Pierre est déjà là-bas avec Émile.
Ta combinaison. Mais tourne-toi, bon sang !
Arrête !
Il faudrait tout de même pas se fracasser le crâne, quand même.
Tant qu'à faire, vaut mieux après qu'avant.
Recevez le sel de la sagesse en gage de vie éternelle.
- C'est mauvais. - C'est la guerre, mon vieux.
Que la paix soit avec vous.
Tu es sûre qu'il va pas sonner les cloches ?
De l'église obscure sortirent à la lumière
4 baptisés par la grâce de Dieu et des Allemands.
Les maquisards embrassèrent leurs femmes et leurs enfants,
et reprirent le chemin des bois.
Vraiment, les croyants et leur prêtre me paraissent comme un défi.
Ils vivent de monnaie fiduciaire.
Je vais leur dire ma pensée. Tu sais ce que je vais faire ?
Je jetais mon dévolu sur l'église Saint-Bernard.
J'éliminais le curé qui devait être le plus vieux
le plus insensible aux plaisanteries salubres.
Restait les 2 vicaires.
Philippe de Manoir...
...et Léon Morin.
Je n'avais que leurs noms pour essayer de deviner qui des 2 serait le plus réceptif.
Philippe devait être d'origine plutôt bourgeoise.
Les parents de Léon, pour lui avoir donné un tel prénom, étaient probablement des paysans.
En avant pour le Léon. Sus au Morin !
J'avais peur,
mais il n'était pas question de reculer.
Morin était annoncé pour 5h30.
- La religion, c'est l'opium du peuple. - Pas exactement.
Ce sont les bourgeois qui l'ont dénaturée à leur profit.
Mais vous les avez laissé faire. Maintenant, vous et eux, ça ne fait plus qu'un.
L'Église a perdu la classe ouvrière, c'est vrai, mais nous réagissons.
Celui qui fait grève et qui est allé communier continuera la grève avec bien plus de résolution.
L'injustice est en horreur au cœur du chrétien.
Il n'y pas que cela.
Même si la religion était restée pure, c'est pas ça qui en prouverait la vérité.
Bien sûr. C'est bien d'être venue.
Comment, bien ? Mais c'est en ennemie que je suis ici !
Je ne crois pas.
Il y a longtemps que vous ne vous êtes plus confessée ?
Depuis ma 1re communion. Mais je ne suis pas en train de me confesser.
Je sais que ce n'est pas drôle de reconnaître ses fautes devant son prochain.
Drôle ou pas, la question ne se pose pas puisque je ne crois pas en Dieu.
En êtes-vous sûre ? Vous ne priez jamais ?
Seulement quand je ne peux pas m'en empêcher.
Ça doit être un reste des habitudes d'enfance. Une faiblesse.
- Vous êtes orgueilleuse, n'est-ce pas ? - Oui.
Est-ce que vous mentez quelque fois ?
Oui.
- Vous n'avez jamais volé ? - Si.
- Qu'est-ce que vous avez volé ? - De la nourriture.
- Ça vous arrive de vous mettre en colère ? - Oui.
- Vous ne commettez pas de faute contre la pureté ? - Je ne sais pas.
- Est-ce que vous savez vous priver pour les autres ? - Seulement pour ma fille.
- Vous faites bien votre devoir d'état ? - Plus ou moins.
- Est-ce que vous croyez vous réaliser au maximum des capacités qui sont en vous ? - Non.
Saint Paul a dit, « Le monde serait meilleur si vous l'étiez ».
Vous venez de faire une bonne confession. Maintenant, il faut demander pardon.
- À qui ? - À...
À X.
On va rester ainsi jusqu'à la fin du monde.
Vous manquez de cran.
Pardon.
- Vous voulez bien que je vous donne une pénitence ? - Non.
Si, ça vous fera du bien, une pénitence.
En sortant du confessionnal, vous irez vous agenouiller.
Sur une des chaises de velours ?
Non, pas sur un prie-Dieu, sur les dalles.
Ça vous fera un peu mal aux genoux. Là, vous ferez une prière à votre idée.
Puisque je ne suis pas croyante, cette pseudo-prière ne pourrait être que dérision.
Nos prières sont toujours dérision.
Il y a tellement de disproportion entre elles et celui auquel elles s'adressent.
Mais quand la personne qui les dit les prend au sérieux, quand elle y croit ?
Qui vous dit que l'effort n'a pas autant de valeur que la foi.
- Je n'ai pas de remords. - J'espère bien.
C'est Judas qui avait des remords. C'est pour ça qu'il s'est pendu.
Nous, c'est le repentir qui nous est demandé. Juste le contraire du remords.
Je ne pourrais avoir du repentir
que si j'avais choisi comme ligne de conduite la morale chrétienne.
Même sans l'avoir choisi, vous vivez dans un monde christianisé.
Vous savez quand vous commettez des fautes contre la conscience collective.
Est-ce que vous êtes toujours très contente de vous ?
Non.
Ma manière d'agir est déterminée par l'hérédité, les organes, les circonstances.
Vous êtes un robot, alors ? Baissez la tête que je vous donne l'absolution.
C'est facile de me faire marcher, n'est-ce pas ?
Moyennement.
Moi...
je t'absous de tes péchés.
Au nom du père, et du fils et du saint-esprit.
Que la passion de Jésus Christ, notre seigneur,
les mérites de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints,
tout ce que tu as fait de bien,
et tout ce que tu as eu à souffrir t'aide pour la remise de tes péchés,
l'accroissement de la grâce et la conquête de la vie éternelle.
Ainsi soit-il.
- Vous voulez que je vous prête des bouquins ? - Oh oui.
La cure est juste en face du cinéma Le Moderne. Quand pouvez-vous venir ?
Seulement le soir.
Mercredi, 8h30, vous pouvez ? Au troisième.
Abbé Morin. Vous n'oublierez pas ?
Allez, maintenant.
Je me souvins alors de la peine qui m'avait été infligée.
Je marchais allègrement, légère, précieuse, fragile.
Mais je ne savais pas si ma gaieté
était due à la liberté totale de ma pensée ou à l'absolution que j'avais reçue.
Le mercredi soir, je traversai la ville, m'arrêtai devant les vitrines,
pris des raccourcis, fis des détours,
mais finis par atteindre, à l'heure dite,
la ruelle qui séparait un des bas-côtés de l'église de la cure.
Bonjour.
Bonjour.
Comment allez-vous depuis l'autre jour ?
- Ils étaient doux, les pavés de St-Bernard ? - Oui... non.
D'ailleurs, plus jamais j'entrerai dans une église autrement qu'en touriste.
- Nous sommes tous un peu touriste. - Pas de la même manière.
Y en a que les dorures ne scandalisent pas.
Ça me scandalise autant que vous. Faudrait mettre le feu à tout ce bazar.
- Vous dites ça et vous être prêtre ? - Oui.
Vous pensez que les prêtres aimaient les bondieuseries ?
- Ils les laissent exister, en tous cas. - Pas tous.
On lutte. C'est dur, mais il y a déjà un tout petit progrès.
Par exemple, chez nous, y a plus de classe pour les enterrements.
Avant, il y avait quelquefois 3 prêtres pour conduire un type dans le trou. À quoi bon ?
L'enterrement n'est pas un sacrement. C'est secondaire.
On est là pour les vivants. On n'est pas des croque-morts.
Si le résultat de vos luttes consistent uniquement à réduire le nombre des prêtres d'enterrement de 3 à 1...
On a aussi supprimé les quêtes. À l'église, il est toujours question de sous.
Ce qui fait que ceux qui n'en ont pas ne peuvent pas y venir.
Oui, mais cela concerne la non-application de l'enseignement du Christ.
La question numéro un, c'est «l'enseignement du Christ est-il valable ?»
Quelle idée vous faites-vous du Christ ?
J'ai lu les évangiles, naturellement, et puis Renan.
- C'est tout ? - Et puis...
Ah oui, Histoire du Christ par Giovanni Papini.
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