Die ersten 200 Zeilen.
- Qu'est-ce que tu regardes, papa ? - La fin de l'hiver.
Ça se regarde, ça ?
Putain de vent.
J'ai la main gelée.
- Ça va, le calcul ? - Oui, maman.
Les bêtes ont mangé, reste à nettoyer.
Oui, ma belle.
Je suis pas ta belle, je suis ta vieille.
- Papa, c'est très loin, Lyon ? - Oh non.
Il faut descendre au village et puis
aller jusqu'à Gex,
et ensuite, prendre le train.
- Longtemps ? - 4 heures.
3 heures 10, avec changement à Bellegarde.
Pourquoi Marie-Louise n'est pas venue ?
Parce que ton père a de la colle aux fesses et du son dans les jambes
à l'idée d'aller à Lyon dire au patron de ta sœur :
"Donnez-lui un dimanche ou ça va mal aller."
Il préfère se coucher.
Mais non, c'est pas ça.
Tu comprends, la dernière fois, tu avais 11 ans.
C'était pas un anniversaire important, tandis que demain, 12 ans,
tu deviens une jeune fille.
Oui, mais ça, son patron s'en fout,
et nous, il s'en fout aussi.
Total, on est restés 2 ans sans la voir.
Si tu m'avais écouté, elle serait là.
Si je t'avais écouté, elle aurait déjà les dents qui tombent.
Je voulais juste avoir nos filles auprès de nous.
Et qu'elle épouse Frédéric ? Jamais.
Pourquoi ?
C'est un instituteur.
Et nous, alors ?
De la merde.
Y a plus triste que nous.
Il n'y aurait pas plus triste que moi, si mes filles avaient ma vie.
Alors, tu voudrais qu'elle ait été à Lyon seule
depuis 4 ans à apprendre un métier difficile
coiffeuse, c'est pas n'importe quoi,
pour revenir s'enterrer ici, dans ce trou ?
Ça tire trop ou pas assez, ce fichu fourneau.
Pour mes filles, je pense au progrès.
Et c'est quoi, le progrès ?
Je vais te le dire, ce que c'est.
C'est qu'il y a 40 ans que je me lave le cul dans une bassine
et que je veux une baignoire pour mes filles.
- Denise est là. - Et alors ?
Elle doit savoir ce qui l'attend.
Elle aura de la glace en hiver et du chaud en été.
Comme spectacle : Le cul des vaches.
Comme amoureux : Des demeurés incapables d'aller à la ville.
Et comme récompense au bout : Nous deux,
complètement gâteux, bavant au coin du feu
et qu'il faudra qu'elle soigne.
Dis-lui tout ça, si tu es honnête. C'est un beau cadeau d'anniversaire.
Écoute, Marie-Louise arrive demain,
nous en parlerons calmement.
Oui, tu vas la supplier de rester.
Tu veux la voir avec la gueule que j'ai ?
Je te trouve belle.
Et mes mains, tu les trouves belles ?
Et mes cheveux, tu te rappelles, quand tu m'as épousée ?
Je suis une femme, bon Dieu !
Il y a des jours où j'arrive même plus à m'en souvenir !
Si t'étais courageux,
on se séparerait de la petite, on la mettrait en pension,
- où elle pourrait apprendre. - Tu veux ça ?
Non, papa.
Un bon père aime ses enfants pour eux, pas pour soi.
Marie-Louise, un jour, elle aura un salon de coiffure à elle.
Elle serait capable d'aller à Paris.
On est plus heureux, à Paris ?
Tu n'es jamais contente. Ici, c'est beau.
Surtout en hiver.
20 min pour aller au village, 1 heure pour monter.
Oui, mais on a la vue sur la Suisse.
On n'est pas des touristes. Nous, on reste.
Et je l'ai assez vue, ta Suisse.
Mais qui est né en Suisse ? Toi ou moi ?
Justement, j'en ai assez, des montagnes.
J'aurais dû épouser un marin.
La mer, à la longue, c'est fatigant.
- Je me suis bien habitué, ici. - Tu t'habituerais n'importe où.
Même prisonnier, t'étais pas malheureux.
C'est un défaut ?
Dis-moi d'où vient le télégramme.
- De Lyon. - J'en étais sûr.
Il est de Marie-Louise ?
De qui veux-tu que ce soit ? Du cardinal-archevêque ?
On a de la visite.
Encore son grand dadais d'instituteur ? Ah, celui-là…
Il n'est pas seul.
- Bonjour, Quantin. - Une goutte ?
C'est pas de refus.
T'as des nouvelles pressées.
Elle ne viendra pas. Trop de travail, comme d'habitude.
T'es content ?
Pourquoi ?
Parce que j'en ai ma claque, nom de Dieu !
Est-ce que tu peux comprendre ça, toi qui comprends tout ?
2 ans sans voir
ma fille qui est à 100 km !
Tu peux peut-être le supporter, pas moi !
C'est trop con, à la fin !
Il suffisait d'aller le voir, ce Roberti.
Ses clientes peuvent trouver une autre
que Marie-Louise pour leur laver la tête, non ?
Je vous choque, hein ?
C'est bien élevé, un instituteur,
bien poli, bien comme il faut.
Ça fabrique des élèves comme Marie-Louise
ou comme lui, qui passeront leur vie à se faire botter le cul et à dire merci.
"Merci, mon patron", "merci, mon adjudant",
"merci, bon Dieu".
Seulement, moi, je dis merde.
Et je veux que Marie-Louise apprenne à dire merde.
Ce ne sera pas avec vous, qui parlez toujours de la tendresse humaine.
Je vous en foutrais, de la tendresse humaine, imbécile.
Mais ouvrez les yeux, nom d'un chien.
Où qu'elle est, la tendresse humaine ?
Où l'avez-vous vue ?
Ici, où on n'attend pas que les vieux soient morts pour les dépouiller ?
On peut faire que ça change.
C'est ce que je fais. Et pour mes filles, ça changera,
je vous le garantis.
Ça doit changer pour tous.
Ça, c'est du rêve.
S'occuper de tous, c'est pisser dans la mer.
Que chacun s'occupe de soi, et ça ira mieux.
Quand on est un facteur sérieux, on ne monte pas de telles nouvelles.
Ça nous a fait bien plaisir, je vous remercie.
- Isabelle ! - "Isabelle",
elle va te dire une bonne chose :
tu vas aller la chercher à Lyon ou bien moi,
je ferai comme les femmes modernes,
et je te demande le divorce.
- J'ai compris. - Tu comprends tout et vite,
le point de vue des uns et des autres,
eh bien, aujourd'hui, je ne te demande plus de comprendre,
mais de te rendre à Lyon.
Bon.
Tu savais qu'elle viendrait pas.
- T'as dû rigoler. - Non, j'ai pas rigolé.
Ça me regarde pas, mais avec Marie-Louise, tu perds ton temps.
Tu sais, j'ai beaucoup de temps à perdre.
Y a 20 ans que je suis pas allé à Lyon.
Comme ça, tu verras le changement.
Je vais dire quoi, à son patron ?
- Qu'il est un exploiteur et… - Non, ça, jamais.
Je voudrais t'y voir, à le lui dire.
Moi aussi. Ce serait vite fait.
Un sacré coup de peigne qu'il prendra, le coiffeur.
Je sais pas s'il a déjà saigné du nez, mais ça peut lui arriver.
Il connaît pas sa chance que ce soit toi, le père, et pas moi.
Dépêche-toi, le rapide passe à Gex dans 1 heure 30.
Comment tu sais ça ?
On ne peut pas voyager, alors j'apprends l'indicateur
pour pas mourir idiote.
Ah, mais c'est une idée, ça.
Pourquoi tu n'irais pas à Lyon, toi ?
Pourquoi ?
Parce qu'il y a des jours où il faut que tu portes la culotte !
Faudrait que tu comprennes ça.
Moi, j'ai porté mes filles, je les ai nourries,
je les ai torchées,
je leur ai donné la foi, la pudeur, la propreté.
Maintenant, à toi de les défendre.
Le poing sur la gueule, c'est pas mon rayon.
Que dirait ta fille de toi,
s'il fallait que je lui explique que t'as eu peur ?
- Mais j'ai pas peur. - Si, t'as peur.
Peur de faire mal aux autres, même aux salauds,
des fois qu'ils auraient un petit peu de bon caché derrière la tête.
Il n'y avait qu'un homme de bon sur cette terre,
il a fallu que je tombe dessus.
Que veux-tu ?
Que tu me fasses ma cravate. Depuis le temps, je me rappelle plus.
C'est beau, non ?
C'est une petite fille de 4 ans qui a fait ça.
Tous les enfants ont du génie. C'est après que ça se gâte.
Eh oui.
- Je vous prête un livre ? - Non, non, merci.
Dites-moi, je voulais vous dire,
Isabelle m'a demandé d'aller à Lyon chercher Marie-Louise,
et comme c'est les vacances, j'ai pensé que vous pourriez venir.
- Moi ? - Oui, vous.
Je peux pas…
Si vous venez pas, moi, j'y vais pas.
Gex, 2 minutes d'arrêt !
Destination Bellegarde. En voiture, s'il vous plaît.
Je vais descendre. J'aurais pas dû venir.
- Vous n'aimez plus Marie-Louise. - Moi ? J'aime qu'elle au monde.
Mais je suis pas son père, ni son mari.
J'ai aucun droit sur elle.
- Vous allez descendre en marche ? - On s'arrête.
Ah non. Écoutez, c'est pas sérieux.
Si. Je l'aime, mais tout le monde l'aime, ça veut rien dire.
Je veux pas l'embêter.
Comment elle vous aimerait, sans vous voir ?
- Maintenant que vous êtes monté, restez avec moi. -
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