Les 200 premières lignes.
Milou.
Dis-moi quelque chose
à propos de toi.
Je m'appelle Romi.
Je suis née en Californie, lorsque ma mère vivait en Amérique.
Au début, elle m'appelait Hiromi
mais ses amis se sont plaints que c'était un
prénom trop difficile pour les Américains.
Quelqu'un a suggéré d'éliminer le "Hi"
et de le raccourcir en Romi,
comme Romy Schneider,
une actrice populaire à l'époque et l'une des préférées de ma mère.
Il y a un an, je suis arrivée à Paris pour être avec Milou.
J'ai rencontré Milou à la fête d'anniversaire de mon amie.
À cette fête, quand tu m'as dit ton nom, tu m'as expliqué
que c'était Milou, comme le chien de Tintin.
Que c'était ton vrai prénom, pas un surnom.
Plus tard, tu m'as parlé de tous les dessins
animés japonais que tu as vus étant enfant.
Tu t'en souviens ?
J'avais peine à croire que nous avions grandis
en regardant les mêmes dessins animés.
Tu m'as expliqué les avoir regardés en version doublée
mais qu'à l'époque, tu ne savais pas qu'ils venaient d'un autre pays.
Je t'ai demandé si ça ne t'avait pas paru étrange quand, par exemple, les personnages
s'assoyaient par terre pour manger de la nourriture bizarre.
Tu m'as répondu :
"Je me disais que c'était normal dans les dessins animés."
"C'est peut-être pour ça que, quand je suis arrivé au Japon,"
"tout me semblait étrangement familier, me rendait même presque nostalgique."
Tu t'en souviens, Milou ?
À l'époque, tu étais un photographe en herbe
qui travaillait comme assistant pour un photographe français au Japon.
Notre premier rendez-vous a eu lieu dans un restaurant hawaïen.
Tu faisais des blagues intelligentes sur les rapports entre
Hawaï et le Japon que je ne comprenais pas toujours.
J'ai cru que tu tentais peut-être de m'impressionner
et j'ai vu cela comme un bon signe.
Après quelques cocktails, nous sommes partis, ivres.
Dehors, la Tour de Tokyo était illuminée... La ville entière scintillait
et juste au moment où ça devenait romantique, tu as dit :
"Ce n'est pas par hasard si la Tour de Tokyo
a été construite à partir de l'acier fondu"
"de tanks américains endommagés pendant la guerre de Corée."
"Elle a été construite pour résister aux séismes et aux typhons"
"mais je l'ai vue se faire détruire par des monstres
géants à plusieurs reprises dans les films."
Plus tard, tu m'as embrassée et, pour cacher ta timidité, tu as dit :
"Les Asiatiques sont faciles à embrasser parce qu'elles ont le nez plat."
Et ça t'a beaucoup fait rire.
Tu te souviens de ce jour-là, Milou ?
Plus tard, j'ai été transférée dans une maison de retraite plus grande.
Comme mes nouveaux horaires nous empêchaient de nous voir souvent,
nous avons fini par emménager ensemble.
Mais au moment où nous étions prêts pour notre nouvelle vie, tu as perdu ton emploi.
Une nuit, en buvant avec le photographe pour qui tu travaillais, tu lui as dit :
"Tes photos sont comme des peaux d'animaux, des
trophées qu'on expose dans un pavillon de chasse."
Le photographe, furieux, t'a congédié.
C'est durant cette période que j'ai reçu une offre d'aide à domicile.
Sachant que ça paierait trois fois plus que mon salaire normal, j'ai voulu accepter
mais comme nous venions d'emménager et que tu étais contre l'idée,
je ne savais pas quoi faire.
La maison de repos assignait directement les
aides aux patients qui ne pouvaient se déplacer.
C'est ainsi que j'ai obtenu le poste.
Je leur ai demandé un peu de temps pour y penser
mais, comme tu n'avais toujours pas d'emploi,
j'ai décidé d'accepter.
Si cela s'avérait trop difficile, je pouvais toujours démissionner...
C'est ainsi que je devins l'aide à domicile de M. Ono.
M. Ono vivait dans un appartement beige,
idéalement situé dans un quartier tranquille.
Habitant au douzième et dernier étage de son immeuble,
il jouissait d'une belle vue sur la ville, tant
depuis le salon que du balcon de sa chambre.
Mes tâches matinales consistaient entre autre à changer ses couches,
à faire son lit et à lui préparer son petit déjeuner préféré.
Puisque le laisser utiliser les toilettes par
lui-même était soit trop long, soit trop salissant,
je lui venais souvent en aide, sauf durant la nuit.
Quand M. Ono souffrait de diarrhées, le nettoyage prenait plus de temps.
Je nettoyais tout, je préparais ses repas, je
faisais la lessive, je lui donnais le bain
et si une chose manquait après la livraison hebdomadaire, j'allais la chercher.
Je récupérais ses médicaments à l'hôpital une fois par mois.
J'avais reçu comme instructions de sortir M. Ono le plus souvent possible
une activité qu'il détestait tant que j'avais de la peine pour lui.
Un jour, sous l'insistance de M. Ono, je suis allée distribuer des cyclamens
à tous les commerçants du voisinage.
Bien qu'ils ignoraient qui était cet homme qui leur faisait ce cadeau,
tous l'acceptèrent, malgré leur méfiance.
Toutefois, l'un d'entre eux, le propriétaire d'une papeterie, m'a dit :
"Ah, oui, je me souviens."
"Vous savez, il fut un temps où, à l'arrivée de l'été, les terrains vagues"
"du quartier étaient inondés de tournesols."
"On aurait dit un phénomène magique..."
"C'était très impressionnant."
"Si beau."
"Et l'homme qui les avait plantés distribuait les fleurs"
"et les légumes qu'il avait fait pousser sur les parcelles inutilisées."
"Peut-être est-ce lui ?"
"Vous savez, il faisait cela sur les terrains
d'autrui sans demander la permission..."
"mais il était stupéfiant de voir comment il parvenait à faire
pousser tant de choses sur une terre en apparence aussi stérile."
M. Ono regardait souvent le base-ball à la télévision, mais je ne savais jamais
s'il suivait vraiment le match ou s'il ne faisait que regarder l'écran.
M. Ono n'écoutait que des disques d'enka mélancolique au ralenti.
Cela rendait Romi somnolente mais, dès qu'elle
remettait le disque à vitesse normale,
M. Ono insistait pour écouter sa musique au ralenti.
Tandis que les jours se répétaient, Romi vit ses pensées s'agiter sans fin
au point de se sentir presque claustrophobe.
Malgré cela, elle commençait à apprécier les journées routinières de M. Ono :
couper ses verrues, regarder le base-ball, découper les avis de recherche
des journaux locaux...
Un jour, au téléphone avec Milou, Romi se demanda pourquoi M. Ono avait tenu
à offrir des cyclamens aux gens du coin.
Une fois, Milou avait acheté des chrysanthèmes pour
une amie sans savoir qu'elles symbolisaient la mort.
Il dit donc à Romi : "Les cyclamens doivent aussi avoir un sens"
et il regarda sur internet.
Il s'avère que le cyclamen est un symbole de résignation et de départ.
Les Grecs attribuaient des propriétés médicinales au
cyclamen, comme la guérison des morsures de serpents.
Symbole de désir ardent, il était aussi employé comme aphrodisiaque.
Certains prétendaient que cette fleur pouvait provoquer des fausses couches
ou qu'elle était utilisée comme poison pour attraper les poissons.
La seule chose qui me vint à l'esprit fut la célèbre
chanson "L'odeur du cyclamen" d'Akira Fuse.
Mon père la chantait dans sa baignoire quand il avait bu,
ainsi elle sonnait un peu comme un écho à mes oreilles.
Je n'ai jamais vraiment porté attention aux
paroles, mais la chanson m'a toujours paru triste.
Certaines nuits, lorsqu'il ne parvenait pas à s'endormir, M. Ono frappait à ma porte.
Dès qu'il dormait mal, M. Ono s’affaiblissait
au point qu'une nuit où il était incapable de trouver le sommeil,
je restai sur le canapé dans sa chambre pour lui tenir compagnie.
Cela lui permit de s'assoupir.
Par la suite, à chaque fois que M. Ono frappait
à ma porte, j'allais m'asseoir dans sa chambre,
m'endormant souvent sur son canapé.
Il finit par venir frapper si souvent que j'en conclut qu'il serait plus simple
d'aller dormir dans sa chambre dorénavant.
La grosse plante que M. Ono gardait dans sa
chambre dégageait un parfum agréable, apaisant.
Incapable de se trouver un emploi de photographe, Milou avait trouvé un poste
d'enseignant de français
mais il perdit bientôt ce travail aussi et, face
au fait que nous vivions toujours loin de l'autre
et qu'il avait du mal à payer son loyer, nous avons décidé
qu'il serait préférable qu'il vienne vivre chez M. Ono.
Romi se demanda si Milou serait capable de vivre au rythme de la routine de M. Ono.
Quand elle expliqua leur plan à M. Ono, celui-ci
ne fit paraître aucun signe d'objection.
Mais Romi trouva plus prudent de ne pas
informer le centre de leur nouvel arrangement.
Un samedi, Milou arriva à l'appartement avec son appareil photo et sa valise.
M. Ono inclina légèrement la tête en signe de salutation, mais
ne fit aucun effort pour échanger des paroles avec Milou.
Ce jour-là, M. Ono resta dans sa chambre, permettant
ainsi à Romi et Milou de passer l'après-midi ensemble.
La nuit, ils dormaient enlacés dans leur lit.
M. Ono n'alla plus frapper à la porte de Romi.
Cependant, il devint très vite évident que M. Ono ne dormait plus du tout
et qu'il restait debout jusqu'aux petites heures du matin.
Tard une nuit, en allant aux toilettes, Milou
entraperçut M. Ono se regarder dans la glace.
Ses bras bougeaient par saccades, son dos était recroquevillé en boule
et il faisait de petits mouvement répétitifs,
comme s'il pratiquait un pas de danse.
Le matin, Milou avait moqueusement imité les mouvements de M. Ono pour Romi.
Il y eut aussi la fois où Romi et Milou furent
interrompus pendant qu'ils faisaient l'amour
par le bruit de M. Ono tombant dans le couloir.
Ils durent le porter jusque dans son lit.
Milou était devenu irritable.
M. Ono développa l'habitude de mettre de la musique
ou d'allumer la radio au beau milieu de la nuit.
Milou se réveillait souvent pour courir jusque dans
la chambre de M. Ono pour éteindre la musique.
Une nuit, toujours inquiétée par le manque de
sommeil de M. Ono, Romi se glissa dans sa chambre
pour aller dormir sur le canapé, comme elle l'avait fait auparavant.
Le lendemain, Milou n'eut pas l'air de s'en être rendu compte.
Romi refit ainsi le même manège à toutes les nuits qui suivirent.
Milou s'en aperçut bientôt et s'en prit sévèrement à
elle, l'accusant de prendre son travail trop au sérieux.
Incapable d'exprimer correctement son malaise,
il réalisa qu'il avait été maladroit et agressif
et, comme s'il avait soudain ressenti le besoin de
cacher quelque chose, il tomba dans un sommeil profond,
laissant Romi seule avec ses pensées agitées.
Plus tard, Romi entendit du bruit dans l'appartement
et réalisa que M. Ono était réveillé.
Elle le trouva dans le salon, regardant distraitement
par la fenêtre tout en s'allumant une cigarette.
Romi n'avait jamais vu M. Ono fumer auparavant.
Il fumait les cigarettes que j'avais laissées sur la table.
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