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Chacun doit aller au bout de soi.
Les gens qui ne vont pas au bout d'eux-mêmes sont comme les Versaillais
qu'encerclent les gens qui vont au bout d'eux-mêmes.
Les gens qui vont au bout d'eux-mêmes sont forcément encerclés et agressifs.
Par exemple, ça, c'est parfait.
On ne peut pas faire mieux.
C'est la peinture, hein !?
La pensée,
entourée...
...par des lames de rasoir. Je saigne !
C'est-à-dire,
l'unité, l'unique,
qui base sa cause sur rien...
et qui est entouré par sa propre pensée comme par des lames de rasoir.
Impossible à tenir, la preuve !
C'est fait exprès.
À part ta coupure. Mais ça, c'est fait exprès.
J'aimerais bien que les autres se coupent, pas toi.
T'aimerais bien que la peinture coupe les doigts ?
Non, que les autres se coupent, mais pas toi.
Tu es tranchant, alors tu n'as pas à te couper.
Ça m'ennuit.
Ça ne me gêne pas de me couper.
Ça ne te fait pas mal ?
Je ne fréquente que les gens qui sont dangereux.
Tu me fais beaucoup penser à l'élégance des gens de la fin du XVIIIe,
qui étaient extrêmement soucieux de leur apparence,
de l'effet qu'ils produisaient sur les autres.
Cet effet était déjà une création. C'était déjà le commencement de la Révolution.
La distance établie par l'élégance
par rapport aux gens non élégants est capitale.
Parce qu'elle établit une sorte de vide autour de la personne.
C'est ce vide autour de la personne
que tu crées, avec les objets aussi d'ailleurs.
Mais en fin de compte, tu pourrais te passer de tes objets.
Tu es toi-même la boîte de peinture avec des lames de rasoir autour.
Comme Saint-Just l'était.
Les lames de rasoir, c'est la parole.
Ce peut être le silence.
Ce peut être aussi l'élégance.
Un certain jaune.
Peut-être que l'idée de style est plus importante que celle de beauté.
Quand il s'agit d'amour, la notion de beauté est tout de même essentielle.
On aime quelqu'un parce qu'on le trouve beau.
Non, on le trouve beau parce qu'on l'aime.
Oui, un homme peut être très laid et avoir une grâce infinie.
Si on l'aime, on transforme automatiquement sa laideur en beauté.
Moi, si je trouve quelqu'un laid, il n'a pas de grâce.
Plus rien n'est possible. C'est terminé tout de suite.
Terminé pour quoi faire ?
Pour n'importe quoi. Même pour des rapports très superficiels.
Même pour boire un pot 5 minutes avec lui, je peux pas.
S'il est laid, je m'en vais.
Enfin, est-ce que vous pouvez avoir des rapports d'amitié avec quelqu'un de laid ?
Mais la laideur et la beauté, ça n'intervient pas dans mon amitié.
Si j'ai de l'amitié pour quelqu'un, je ne le vois ni beau ni laid.
De l'amitié, on n'en a pas dans les 5 minutes.
Il faut se revoir plusieurs fois, non ?
Comment vous faites pour revoir plusieurs fois une personne que vous trouvez laide ?
Moi, je prends la fuite.
Il n'est pas question de laideur.
Dans la multitude des gens qui sont beaux, moi je me sens concernée
uniquement par ceux qui ont quelque chose au-delà de leur beauté.
Si je voyais quelqu'un d'une beauté absolue, ça m'ennuirait.
Quand je dis beau, je ne parle pas de la beauté grecque.
La beauté absolue n'existe pas.
Moi, pour que je trouve quelqu'un beau,
il suffit parfois d'une toute petite chose...
quelque chose entre le nez et la bouche, ça pourrait suffire.
Donc, n'importe qui a une chance de te plaire ?
- Non. - Une chance au moins.
Non, c'est ça le drame. Je trouve très peu de gens beaux.
D'ailleurs, ça me limite incroyablement dans mes relations,
parce que quand les gens me répugnent, je ne les revois plus.
Or, comme beaucoup de gens me répugnent...
Ça ne vous arrive jamais de changer d'opinion ?
Non, et la 1re chose que je demande si on voit quelqu'un pour aller dîner,
c'est pas « qu'est-ce qu'il fait ? », c'est « est-ce qu'il est beau ? ».
Et les gens laid sont irrémédiablement condamnés ?
Au four !
Oui, ils le méritent.
La laideur est une insulte pour les autres.
On est responsable de son physique.
Par exemple, le nez bouge ou vieillit
selon la façon dont on pense, dont on parle.
D'ailleurs, quand je parle de beauté, je ne parle pas de beauté immobile.
Les mouvements, l'expression, la démarche...
Tout ça compte, non ?
Tu penses rester combien de temps à Londres ?
5 semaines, au moins.
Tes photos vont pas te prendre tout le temps.
Non, j'ai plein d'amis à voir.
J'aime tout bien Londres en juillet.
Viens plutôt sur la Côte !
Rodolphe me prête sa villa.
De toute façon, j'ai plein de choses à faire.
Tu viens de me dire le contraire. Viens au moins quelques jours.
Ça ne vaut pas la peine. Pourquoi tu ne viens pas à Londres ?
Qu'est-ce que j'y ferais ? Je n'ai rien à y faire !
Mais qu'est-ce que tu vas faire, tout seul sur la Côte ?
Je vais voir des gens pour mes affaires.
Quelles affaires ? J'ai jamais vraiment tellement cru à tes affaires, tu sais !
Je dois assister à une vente... traquer un commanditaire...
un collectionneur d'antiquités chinoises.
Il doit me financer une galerie de peinture.
Tu ne crois pas qu'à Londres, tu trouverais des gens plus intéressants ?
Je ne vois que des gens sérieux, je ne fais que des choses sérieuses.
D'ailleurs, viens, tu verras.
- Moi, je ne viens pas. - Pourquoi ?
Parce qu'il faut bien, de temps en temps,
qu'un de nous 2 fasse quelque chose de sérieux.
Mais je suis sérieux.
Pourquoi tu te tires toujours quand on pourrait être ensemble ?
J'aimerais que tu viennes.
Je l'aimerais beaucoup.
Pourquoi tu ne viens pas à Londres ?
Je t'ai déjà dit, je ne peux pas.
Bon, dans ce cas...
Dès mon arrivée, Daniel m'avait annoncé la mauvaise nouvelle.
Une fille logeait ici, invitée par Rodolphe,
et troublerait notre repos.
Maïté ?
Haydée.
Je ne vois pas...
D'ailleurs, je confonds toutes ces filles dans une même indifférence.
Enfin, pour un mois, 24 jours...
C'est quel genre ?
Bécassine, tête ronde...
poil ras, charmante.
Elle est ici ?
En principe, oui.
Elle fait la manche à droite à gauche. Parfois, elle vient avec des types.
C'est typique de Rodolphe, des coups de ce genre-là.
Il se fait toujours accroché par les gens les plus naturels.
D'ailleurs, s'ils nous emmerdent, on les foutra tous à la porte, et elle avec.
J'avais envie d'être seul.
La présence de Daniel ne me pesait nullement.
Vivant tout au long de l'année sans horaires ni dates,
je songeais à m'inventer une règle.
L'aspect monacal de ma chambre m'y conviait.
D'abord, me lever tôt.
Je n'avais jamais abordé l'aube qu'à revers, au sortir de mes nuits blanches.
Il s'agissait maintenant pour moi de lire le matin dans le vrai sens,
et de l'associer à l'exemple de la quasi-totalité des êtres sur Terre,
à l'idée de l'éveil et du commencement.
Sensation vivifiante et oppressante, tout à la fois.
Il m'importait de décaler d'un tiers de journée le rythme de ma vie,
et de me trouver le soir assez fourbu pour ne plus céder à la tentation de sortir.
Et à quoi donc voulais-je m'occuper ? Justement, à ne rien faire.
J'avais envie de prendre pour une fois de vraies vacances.
Car mon travail commençait où cessait celui des autres.
Aux soirées, aux week-ends, sur les plages, à la montagne.
Cette année, une seule affaire m'intéressait : celle de ma galerie de peinture.
Tout s'effaçait devant elle.
Et le stade de la préparation étant déjà passé,
je n'avais plus qu'à attendre.
N'ayant donc pour le 1re fois depuis 10 ans plus rien à faire du tout,
j'avais entrepris de ne rien faire effectivement
C'est à dire de pousser l'inoccupation à un degré jamais atteint au cours de mon existence.
Je m'efforçais même de ne plus penser.
J'étais enfin seul devant la mer,
loin du rite des croisières et des plages,
réalisant un rêve très cher de mon enfance,
et, d'année en année, différé.
J'aimais que le regard que je portais sur elle fut le plus vide possible
exempt de toute curiosité de peintre ou de naturaliste,
car peut-être, si j'avais suivi l'une de mes pentes,
aurais-je passé ma vie à collectionner et à herboriser.
Je m'abandonnais à la seule fascination des
mouvements de l'ombre et de la lumière,
jusqu'à entrer dans une léthargie que le bain prolongeait.
Cet état de passivité, de disponibilité totale,
semblait fait pour se poursuivre bien au-delà de l'espèce d'euphorie
où vous met le 1er contact de la saison avec la mer.
Je m'imaginais très bien coulant pendant tout un mois une journée dans le même moule.
C'est pourquoi la présence de tout autre que Daniel m'était insupportable.
La seule femme au monde que j'aurais aimé avoir auprès de moi était absente.
J'en avais pris mon parti.
C'était sans trop de peine, je dois dire,
que j'écartais au loin, et pour toujours, croyais-je, sa pensée.
Mais je n'en étais pas encore à tolérer la présence d'une autre,
a fortiori d'une des minables petites protégées de l'ami Rodolphe.
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt !
Tous les matins, je veux me baigner avec le soleil levant.
Et moi, à midi.
- Tu lis ça ? - Non, tu peux le prendre.
Cette recherche du rien, du vide,
Daniel la poursuivait à sa manière,
beaucoup plus franche et brutale que la mienne.
Et je le considérais sur ce point un peu comme mon maître.
- Rien ? - Rien.
Rien, rien ?
Absolument rien. Positivement rien.
D'ailleurs, depuis que je suis arrivé, je n'ai rien fait.
Je fais même de moins en moins.
Je veux en arriver au rien absolu.
C'est très difficile.
Il faut une application et un soin énormes.
Tandis que moi, ça me vient tout naturellement. C'est ma pente.
Oui, mais suivre sa nature, c'est plus éreintant que de la contrer.
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