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"Pourrai-je un jour dire combien d'hommes j'ai tués ?
"Car j'en ai tué,
"moi, Antonin Verset, instituteur.
"Moi qui refusais le dimanche d'aller à la chasse.
"De combien de ces hommes pourrai-je me souvenir ?
"Combien de temps faut-il pour construire un homme ?
"Combien de temps faut-il pour le détruire ?"
Les Fragments d'Antonin
C'est parfait.
Simon.
Il fuit le regard.
Quelque chose lui fait honte.
Quand on l'a retrouvé, errant le long du chemin de fer,
3 mois après la fin des combats,
Antonin Verset était incapable de dire qui il était,
incapable de soutenir le moindre regard.
Seuls des prénoms, 5 au total, constituaient son langage.
Répétés inlassablement des dizaines de fois par jour.
S'agissait-il de proches ?
De membres de sa famille ?
Aucun de ces prénoms ne correspond à sa vie du temps de paix.
Mais Antonin Verset n'a rien d'un amnésique.
Ses souvenirs sont au contraire très précis.
Il les vit comme une réalité physique.
Son corps est traversé de gestes,
rameutant les images du passé.
Le plus troublant, dans le cas d'Antonin,
c'est qu'au moment supposé de sa disparition,
il était loin des combats et des chocs traumatiques.
Il s'occupait de pigeons voyageurs.
Aujourd'hui encore,
après 4 mois d'observation et de travail,
regarder quelqu'un dans les yeux semble au-dessus de ses forces.
Qu'a-t-il vu ?
Qu'a-t-il fait ?
Comme tous ceux que je soigne dans cet hôpital,
il a connu une échappée dans le chaos du monde.
Rarement le temps de la guerre n'a autant pénétré celui de la paix.
Rarement les morts n'ont eu ce poids sur les vivants.
Jamais les combats n'ont provoqué de telles blessures,
et la médecine connu un tel défi.
Dis donc, Labrousse...
Je voulais te dire...
Tes malades - enfin, les gars que tu soignes -,
ça serait bien qu'ils n'aillent pas trop au jardin.
Ils ne sont pas contagieux.
Non, mais ça effraie les convalescents, les familles.
- Puis il y a tous ces simulateurs. - La guerre est finie.
Pourquoi simuleraient-ils ?
Pour les pensions.
Tu vas leur obtenir le statut d'invalides de guerre ?
Un bras coupé, une gueule cassée, ça vaut de l'argent,
mais franchement, les cauchemars...
En 4 ans, combien de suicides et de désertions ?
Très peu.
D'incroyables résistances.
On leur doit la victoire.
Sur les champs de bataille, ou ailleurs,
on s'arrange avec ses peurs et son courage.
C'est au retour, que tout déborde.
Combien d'hommes sans parole ? Sans mémoire ?
Ceux qui tremblent sans raison.
Ceux qui n'avancent plus.
Leurs blessures ne saignent pas.
Elles ne se portent pas comme des médailles.
Souvent, elles leur font honte.
"J'ai aimé ce jour d'été 1914.
"L'élan, la communion.
"J'ai aimé être patriote.
"J'ai aimé ce moment où la guerre n'est encore qu'un sentiment.
"Quelque chose d'irréel."
Fredo.
Tiens.
Ça faisait longtemps qu'on t'avait pas vu, toi.
Et voilà.
Et voilà, mon petit pigeon.
Bon... Bon. Tout va bien.
Tout va bien.
On va aller la voir.
J'ai une bonne nouvelle.
Regarde.
Il est revenu exprès pour toi.
Ordre de départ
Transmission Camp de Rancourt Camp de Fermont - Départ immédiat
Tu remplis mes bidons ? Je prends la route.
Rationnement d'eau, a dit le colon.
- Les pigeons crèvent de soif. - Les blessés d'abord.
Tu as vu Madeleine ?
Tu parles de la Boche ?
Au revoir.
Je dois partir.
Maintenant ?
Ils ont besoin d'un messager, près d'Arras.
Votre parfum, qu'est-ce que c'est ?
C'est de la violette, de la Forêt-Noire.
C'est ce que portait ma mère.
Je voulais aussi vous donner mon carnet.
J'aimerais que vous le lisiez.
On vous réclame. On a une section.
Il faut trier.
On a besoin de tes pigeons pour les messages.
Éclats d'obus dans les cuisses et les reins.
Ramassé à quelle heure ?
À l'aube. Comme les autres, mon colonel.
Je prends.
Impacts à l'abdomen.
Quatre, au moins.
On oublie.
Savelli, Pierre-Ange, 173e régiment d'infanterie.
Quand je l'ai ramassé, il tenait une lettre de sa femme.
- Et alors ? - Elle vient d'accoucher.
Pour le sauver, il me faut 4 heures.
Pour sauver celui-là et celui-ci, une heure pour chacun.
Et lui, là-bas, 2 heures. Comptez.
J'en sauve 3 au lieu d'un.
Dégagez le fond, là.
Fracture de l'épaule.
L'hémorragie semble arrêtée.
Je prends.
Section de la jambe droite.
Pas d'autre blessure.
Non.
Enfin, si.
On cautérise. Ça permettra d'attendre.
Il a un poumon perforé.
Non.
Berjac, Guy, 129e.
Perforation de la carotide interne.
On oublie.
Plusieurs perforations à la baïonnette.
Comment est-il encore vivant ?
C'est un officier.
Non. C'est un homme qui meurt.
Ferrou, Émile, 113e régiment d'infanterie.
Mon lieutenant.
Mâchoire et langue emportées.
Mon lieutenant.
Verset ?
Antonin...
Aide... Aide-moi.
Aide-moi.
Le colombier, un coup de main, c'est pas de refus.
Je vais revenir.
Je resterai avec vous.
La cote 802 ?
Je suis toujours là, mon commandant, oui.
Oui.
Je vous rappelle que la cote 802 est particulièrement dangereuse
et que nous y avons perdu beaucoup d'hommes.
Bien sûr.
À vos ordres.
Nous y serons.
"129e régiment d'infanterie.
"Ferrou, Émile."
"18e régiment d'infanterie.
"Cayeux, François.
"Réboulais, Émile.
"Haporaux, Albert.
"Chenal, Tanguy.
"Verbier, Albert."
Je vais mourir ?
Oui.
Je le constate depuis des mois :
les tremblements, les cécités,
les contractures des patients n'ont aucune cause organique.
Les blessures, les cris ont été silencieux.
Le choc intérieur s'est niché dans les corps.
Leurs membres intacts se sont tordus
comme sous l'effet d'une tension intime d'une force inouïe.
"118e régiment d'infanterie."
Comment les arracher au passé ?
Comment les libérer de leur souffrance ?
"Bérinet, Ignace."
Souvenirs de l'enfer.
"Berthou, Octave."
Enfer du souvenir.
"Torrel, Albert.
"Garrot, Ferdinand.
"Vial, Fabien.
"Ribeiro, Roger.
"Richard Mondaret.
"Feuillère, Émile."
Pas si vite.
Je croyais que vous deviez partir.
"Feuillère, Émile."
Il faut encore que je leur trouve de l'eau.
"Vieuchot, Maxime.
"Ferrou, Émile."
Vous m'aidez ?
Ça ira plus vite.
Ça fait des semaines qu'il attend ça.
Il va la revoir.
Ils ont été élevés ensemble.
Il s'y est tellement attaché qu'il a qu'une idée en tête :
la retrouver.
Ça éloigne les rapaces.
Voilà.
Vous ouvrez vos mains...
Et voilà.
Dans 3 heures, il sera à Paris.
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