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Madame de Monthabor, Madame de Choisy,
la comtesse de Lubac,
la baronne de Courcelles,
sa gouvernante,
sa femme de chambre...
Hum...
La Marquise de Montaigu,
sa fille, son autre fille,
Lady Mary Wortley...
et son amie dont j'ai oublié le nom mais pas le joli visage.
Et j'oublie également la Marquise de Saint Méran
et Madame de Volnay !
Il ne s'agit que d'une petite part de votre collection.
Celle qui est parvenue jusqu'à mes oreilles,
ici, à l'écart du monde.
Marquis,
que vous importe que mon nom apparaisse
dans la liste de vos conquêtes ?
Profitez de mon amitié, et chassez de votre esprit ce caprice.
Madame, vous me jugez avec beaucoup de légèreté.
La légèreté n'est-elle pas le fondement de votre philosophie ?
Oui, mais comment voulez-vous bien raisonner,
comment échapper aux superstitions, aux illusions,
à la complaisance, si l'esprit ne se fait pas un peu aérien,
un peu sautillant, un peu léger ?
Pourquoi tant d'inconstance chez un homme qui sait si bien raisonner ?
- Mais par souci d'honnêteté. - Oh.
Et c'est porté par l'honnêteté que vous avez séduit toutes ces femmes ?
Je n'ai pas séduit, c'est moi qui suis séduit en premier.
Vous êtes bien sensible, Marquis !
Est-ce encore avec honnêteté que vous les avez persuadées chacune
de vos sentiments les plus vifs ?
Je ne persuade personne.
Je leur ai simplement exprimé le sentiment sincère
qu'elles faisaient naître en moi.
Oui, mais c'est tout de même étrange
que ce si beau sentiment qui s'empare de vous,
s'évanouisse inévitablement quelques jours plus tard.
La nature est changeante et ainsi faite,
nous serions malhonnêtes de ne pas le reconnaître.
Me concernant, la nature m'a ainsi faite
que j'ai toujours été indifférente aux agitations de l'amour et du cœur.
Je n'y ai toujours vu qu'un spectacle ennuyeux à force d'être prévisible.
Mon pauvre Marquis, je me désole de vous désoler.
Est-ce que malgré l'indifférence que je témoigne à vos sentiments,
vous êtes toujours déterminé à rester ici encore quelques jours ?
Tant que vous me le permettrez, Madame.
Vous vous lasserez, Marquis.
Vous vous lasserez, vous verrez.
Nous verrons, nous observerons cela ensemble.
Bonjour, Marquis.
Déjà debout ?
Bonjour Madame.
Dites-moi, aimiez-vous votre défunt mari ?
Quelle drôle de question ! Mais bien sûr, Marquis.
Vous l'aimiez, vraiment ?
Comme une femme se doit d'aimer son époux.
Il arrive que certaines personnes mariées éprouvent une inclination sincère.
En vérité, j'avais beaucoup d'amitié pour lui.
Jusqu'à notre mariage.
Après, elle fut troublée et contrariée...
Regretteriez-vous d'avoir été mariée ?
Voulez-vous connaître mes idées ?
Je trouve regrettable que le mariage soit accessible
à des âmes si peu préparées.
De la même manière que l'on nous enseigne le maintien ou le latin,
il faudrait nous enseigner la vie à deux avant que d'être mariés.
C'est un enseignement que seul l'amour peut délivrer.
Eh bien, c'est que je ne serai jamais faite pour la vie à deux.
Et n'avez-vous jamais eu envie d'aimer
et d'être aimée?
Vraiment aimée.
Enfant, oui.
J'ai d'ailleurs très tôt observé les êtres qui se disent unis par l'amour,
et très vite je me suis aperçue
qu'ils nous donnent le spectacle des plus jolies apparences
afin que nous voyant convaincus,
ils puissent eux-mêmes s'en persuader.
Je ne crois qu'à l'amitié.
L'amour, quand il est mêlé à la chair, devient aussi fragile que celle-ci,
un rien l'abîme.
Madame, comment aimer l'amour
si vous n'en n'avez jamais rien vu d'aimable ?
Sachez que j'ai été témoin de ce que l'amour a de plus véridique.
Ah ?
Mon oncle et ma tante qui m'ont élevé, vivaient si harmonieusement unis
qu'ils semblaient former une seule et même personne.
Dès mon plus jeune âge,
sans le savoir...
ils m'ont nourri à cette perfection.
Mais pourquoi, nourri d'un tel exemple,
vous êtes-vous livré à tant d'aventures sans conséquence ?
C'est que,
dans chacune de ces rencontres, il m'a semblé reconnaître,
ne serait-ce qu'un instant,
une part de cet idéal.
Un idéal qui ne m'a jamais quitté, Madame,
et qui rendra ma vie bien pauvre tant qu'il ne sera pas réalisé.
- Dois-je vous plaindre ? - Ah, non.
- J'ai bon espoir... - Ah.
et chaque journée à vos côtés ne fait que l'accroître.
Moi, je vous donne de l'espoir ?
Que vous êtes amusant, Marquis.
On vous dit une chose et vous en entendez une autre !
Si je ne me lasse pas de vous étudier, tant votre imagination est vive,
je me lasse de me répéter
et d'avoir à chasser cette fantaisie qui obsède votre esprit.
Pas mon esprit, Madame.
Mon cœur.
Mais sait-on où se cache le cœur ?
Le vôtre est si plein d'esprit que l'on pourrait se tromper.
Madame,
avant que vos gens n'installent ces fauteuils,
je vous prie de considérer une dernière fois cette perspective,
où la nature semble s'exprimer sans notre intervention,
livrée à elle-même,
pour elle-même.
Le fauteuil, allez le mettre juste là-bas.
Regardez.
N'imagine-t-on pas quelqu'un assis et rêvant ?
Ne sentons-nous pas
ses rêveries suivant les couleurs du paysage ?
Nous ne sommes plus devant la nature,
mais devant la rencontre de l'homme avec celle-ci.
Marquis, vous touchez juste, mais pourquoi m'avoir demandé deux fauteuils
alors qu'un seul suffisait ?
C'est que je n'ai pas terminé ma démonstration.
Allez-y, mettez-le là.
Ces deux fauteuils
ne nous laissent-ils pas supposer deux personnes
assises, silencieuses,
côte à côte,
l'âme unie devant le même paysage,
liées par un lien aussi sacré
que l'imperturbable sérénité de la nature ?
Ah, j'ai croisé le marquis.
- Compte-t-il rester encore longtemps ? - Je ne sais.
Il n'a pas quitté le château depuis quatre mois.
Pas un dîner, pas un souper sans sa compagnie.
Plusieurs fois, ses affaires l'ont appelé à Paris ou ailleurs,
mais chaque fois, il a décidé de rester ici,
sans se plaindre des sommes que lui coûtait son absence.
Et je suppose, Madame,
qu'il continue de vous faire sa cour avec la plus grande assiduité
et qu'il tâche par tous les sacrifices imaginables
de vous prouver qu'il vous aime.
- Oui. -
Son orgueil est tel qu'il n'ose rentrer à Paris
sans avoir vaincu sa proie.
Vous êtes bien songeuse ?
Dois-je craindre que quelques-unes de ses flatteries vous aient touchée ?
Est-ce que votre amie se trompe ?
S'il vous plaît, laissons ce sujet de côté.
Oh !
Serais-je venue depuis Paris pour que nous nous taisions ?
Souvenez-vous de cette liberté
et franchise qui ont toujours été le témoignage de notre amitié.
Cet homme aurait-il mis fin à ce lien
que nous entretenons depuis notre enfance ?
Non, très chère,
comprenez seulement que je connais vos idées envers le Marquis
et qu'en me confiant à vous, j'ai peur de vous contrarier.
Vous savez quel poids vos jugements ont sur ma personne.
Dois-je comprendre
que vous vous êtes abandonnée au Marquis ?
Non. Je ne me suis abandonnée à personne, croyez-moi.
Je vous crois.
Mais d'où vient alors ce trouble ?
Ma chère amie,
le Marquis que vous connaissiez à Paris
et celui qui se trouve ici depuis quelques mois
ne sont plus les mêmes.
Il arrive qu'un homme change,
et jour après jour, j'en suis le témoin.
Un homme comme lui
est prêt à tous les travestissements pour arriver à ses fins.
Vous me connaissez mieux que personne.
Me pensez-vous dupe à ce point ?
Quelle bizarrerie, Madame,
que de m'offrir quelque chose le jour de ma naissance ?
Apprenez que cette manie est très à la mode en Angleterre.
Je ne gage pas qu'elle se répande ici,
mais l'intention me touche. Merci, Madame.
Mon cher Marquis,
voilà bientôt six mois que vous vous êtes détourné de la société
et que vous négligez vos affaires.
Ce jour, qui avance votre âge d'une année,
ne vous porte-t-il pas à considérer le temps passé
avec plus d'attention ?
Ne voyez-vous pas toute la folie qu'il y a eu à demeurer ici si longtemps ?
C'est la vie que j'ai menée jusqu'ici
que je considère comme folie.
Ma raison s'est éveillée à la vue de votre visage,
elle s'est consolidée en votre présence.
Marquis, je vous ai connu plus habile dans la flatterie.
C'est que la sincérité est souvent malhabile.
Elle ne prend pas les chemins
de la séduction.
Elle est vulnérable et innocente, et elle porte à bout de bras,
comme un petit enfant, notre part la plus pure.
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