Carrington

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AU DEBUT DE LA PREMIERE GUERRE MONDIALE,

DORA CARRINGTON TERMINA LES BEAUX-ARTS DE LONDRES,

OU, APRES AVOIR REMPORTE DE NOMBREUX PRIX,

ELLE ETAIT CONSIDEREE COMME UN PEINTRE PROMIS A UN BRILLANT AVENIR.

CECI EST L'HISTOIRE DE SA VIE.

UN - LYTTON & CARRINGTON - 1915

Bonjour.

Taxi ou calèche ?

Inutile de prendre une décision hâtive, non ?

Je crois que je vais prendre...

celui—ci.

-Je n'en peux plus. - J'ai mis la bouilloire à chauffer.

Nous devons nous débrouiller seuls. Le personnel est en congé ce week-end.

Mon Dieu.

- Tu es dans la chambre de devant. - Le feu est allumé dans le salon.

-Je vais te faire un thé. - Merci.

- Ma carte de rationnement. - Merci.

Oui?

Qui est ce charmant jeune homme ?

J‘imagine que tu ne parles pas d'un de mes fils.

Non.

Lui.

Grands dieux.

-Je veux te présenter quelqu‘un. - J‘arrive.

Voici Lytton Strachey.

Bonjour.

Je vais chercher le thé.

Alors c‘est vous, Carrington.

- L'amie de Mark Gertler. - C‘est juste une connaissance.

La conscription ne va pas tarder.

Ils vont nous traîner devant un de leurs tribunaux minables.

Nous serons objecteurs de conscience.

Je préfère encore la prison. Ou la mine. Il y fait plus chaud.

Et on y rencontre des gens bien plus charmants, c‘est sûr.

Ottoline a dit qu‘elle pourrait nous aider.

Il faut bien que les amis haut placés servent à quelque chose.

- Vous n‘aimez pas Ottoline. - Je l'adore.

Elle est comme la tour Eiffel.

Elle est idiote mais offre une excellente vue.

Tricoter des écharpes pour les troupes

pourrait-il faire partie de l'effort de guerre ?

Je n'arrête pas. J'apprends aussi l‘allemand.

C'est une langue particulièrement désagréable.

Pourquoi l'apprendre, alors ?

Ma chère, et s‘ils gagnaient ?

Grands dieux!

Vous imaginez ce que c‘est que la guerre ?

Vanessa et Clive ont chacun une liaison avec mes cousins,

je trouve leur mariage étrangement civilisé.

Vous aimez qu'on vous appelle Carrington ?

- Pourquoi? - Mon prénom, c‘est Dora.

Je vois.

Vous les entendez ?

- Quoi donc ? - Les coups de feu.

Trois de mes frères y sont.

Cette guerre me rend furieux.

-Je me serais engagée si j‘avais pu. - Mais vous ne croyez pas...

Bien sûr que non, je ne crois pas en la guerre, mais je me serais engagée.

J'aurais aimé être un garçon.

Vous avez de très belles oreilles.

Non ! Arrêtez ! Ne faites pas ça!

Désolé.

- Vous m'apportez le petit-déjeuner ? - Non.

J'allais vous couper la barbe.

- Pourquoi? - Pour vous punir.

Je vois.

Vous ne voulez plus me punir ?

Non.

DEUX - GERTLER -1916-1918

Ça suffit!

- Pourquoi? -Je dois y aller.

Pourquoi ne passes-tu pas la nuit ici ?

- On ne va pas revenir la-dessus. - C‘est juste une question.

J'ai l'impression de ne t'intéresser que sur le plan sexuel.

Tu me rends fou ! Bien sûr que tu m'intéresses sur le plan sexuel!

Mais il n‘y a pas que ça qui m‘intéresse ! Le sexe, on en trouve partout!

C'est toi qui m'intéresses !

Tes opinions, ce que tu penses de moi!

Mais tu m'intéresses aussi sur le plan sexuel.

Que veux-tu ? Je t'ai demandé de m'épouser !

Je sais, Mark, mais...

Je comprendrais, si tu me trouvais laid. Je te repousserais, mais tu dis m'aimer.

Bien sûr que je t'aime !

Très bien, alors.

C'est toi que j‘aime.

Pas ton corps.

Mais j'ai un corps.

Bonsoir.

Tu ne vas pas rester vierge toute ta vie!

Qu'y a-t-il ?

Je pensais

à ce Vieux satyre barbu.

Je ne m'inquièterais pas, a ta place.

Ce n‘est qu'un pédéraste.

- Quoi? - Lytton.

C'est un pédéraste.

-Je ne sais jamais ce que ça veut dire. - Il est homosexuel.

Appelez M. Strachey.

Giles Lytton Strachey !

- M. Strachey ? - Non. Phillip Morrell.

Sénateur pour Burnley.

M. Strachey est en train de mettre de l‘ordre dans ses documents.

M. Strachey...

Un instant.

Ces hémorroïdes sont un supplice.

Vous exercez le métier d‘écrivain. C'est exact ?

Tout a fait. Oui.

D'après le rapport du comité d'enquête,

vous avez déclaré faire objection de conscience

quant à prendre part à cette guerre.

- Avez-vous tenu ces propos ? - Oui.

Devons-nous en déduire que vous êtes opposé à toutes les guerres ?

Pas du tout. Seulement celle-ci.

Souhaitez-vous nous dire ce que vous feriez

si vous étiez témoin du viol de votre sœur par un Allemand ?

J'essaierais de m‘interposer.

Je refuse de participer délibérément à la poursuite de cette guerre.

Mon objection n‘est pas fondée sur des convictions religieuses,

mais sur des considérations morales.

Je ne renierai pas ces convictions, quelles qu'en soient les conséquences.

Après tout ça, la perspective de la prison est un soulagement.

Ils ne vous enverront jamais en prison, ils étaient tous en classe avec vous.

J'espère que vous avez raison.

Du nouveau, dans le célèbre mystère Carrington ?

Rien que de l'ignorance, de la peur et de l'ignorance.

Ça dure depuis quatre ans, je suis à bout.

Inutile de me demander conseil.

Quand il s'agit d‘une créature avec un con, je suis toujours désorienté.

Peu importe, si quelqu'un peut m'aider, c‘est bien vous.

Moi? Comment?

Je ne sais pas. Enfin, si vous...

passiez un peu de temps avec elle.

Un homme comme vous... Elle n‘a pas d'amis plus âgés. Ce serait instructif.

Les lettres de Keats sur la Virginité sont très émouvantes.

- Et mon travail. - Quoi?

Ça, par exemple.

C'est une œuvre radicale.

C'est mon avis sur les mécanismes sans âme de la guerre.

Elle ne comprend pas.

Les harmonies, par exemple. C'est comme Bach.

Vous n'êtes pas d'accord ?

Il y a les critiques. Il n‘est question que de Gertler dans les journaux.

Ça ne veut rien dire, pour elle.

Quelqu'un doit lui expliquer, quelqu'un qu'elle respecte,

que je suis un grand artiste.

- Et vous pensez que si elle comprend ça... - J'en suis sûr.

"Tout d'abord, j'en suis encore réduit, à mon âge avancé

"à habiter chez ma mère, étant plus ou moins sans le sou.

"Vous me prenez sûrement pour un homme de lettres ?

"Je n'ai réussi à publier

"que quelques chroniques et un recueil de critiques.

"Je n'arrive pas à écrire tout ce que je veux écrire.

"Si j‘y arrivais, je n‘oserais les publier par peur de tuer ma mère.

"De plus, je me retrouve a présent, malgré mon grand âge et ma santé fragile,

"harcelé par le gouvernement, qui veut m‘envoyer

"participer a cette guerre ridicule, qui, ils semblent l'ignorer,

"résulte en un grand nombre de morts.

"J'en suis maintenant réduit à écrire des pamphlets

"pour le lobby des objecteurs, ce qui pourrait me conduire en prison.

"En somme, je suis ignoré, décrépit,

"terrifié, désagréable, pauvre et épris d‘adjectifs."

Ce n‘est pas si désespéré.

Non, vous avez raison.

D‘un autre côté,

je suis un vieux pédéraste respectable de peu de biens.

Vous ne devriez pas tarder, avant qu'il fasse nuit.

Non, j‘adore l'obscurité.

On y fait les rencontres les plus excitantes.

Ne nous refusez pas nos quelques rares plaisirs.

Pas grand-chose ne nous attend, à part la vieillesse.

Grands dieux, vous imaginez ?

La pluie, la solitude, les regrets.

Non, je n'arrive pas à imaginer.

Attendez d'en arriver là.

Quel âge avez-vous ?

Je vais avoir 36 ans.

Ottoline m‘a invité à Garsington le week-end prochain.

Moi aussi.

J‘irai si vous y allez.

La dernière fois, tout le monde était soit sourd soit français.

Comment avance votre campagne ?

- Ma campagne ? - L‘affaire Carrington.

J‘imagine que vous êtes encore dessus.

Vraiment, Ottoline. Est-il besoin de parler si crûment ?

Je préfère me considérer comme un mentor plutôt qu‘un...

Quoi donc ?

- Un maquereau. - Ne soyez pas ridicule.

Vous savez bien que Carrington est un vrai problème.

Encore vierge à son âge. C'est absurde.

J‘étais encore puceau a son âge.

Mais c‘est bien le problème. Vous ne comprenez pas ? Moi aussi.

N'y aura-t-il jamais de progrès ?

Je dois vous parler sérieusement avant que Mark n‘arrive.

Je sais combien il est difficile, ma chère,

de réconcilier Ie puritanisme et l‘amour de la beauté.

J'ai toujours cette idée en tête quand je suis a Burnley.

Prenez ce jardin, par exemple.

Il serait inconsidéré de n‘y planter que des choux et des carottes.

Ou trouvez-vous qu'il est malvenu d‘aimer les tulipes sauvages

Komen

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