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TOKYO AN 34 DE L’ÈRE MEIJI (1901)
LA ROMANCE DE TOKYO
Il sait faire mal avec un seul doigt !
Il est violent, ce gamin !
Poussez-vous de là !
Sergent Kikuta !
Ça fait désordre, de futurs officiers
qui se battent comme des chiffonniers.
Le sergent Mokutarô Kikuta
appartenait alors à la 1re division
et servait d’instructeur
aux élèves-officiers de l’armée de terre.
C’est trop risqué de le lâcher.
Tu avais faim, mon petit ?
Quand on m’a dit qu’un enragé résistait à dix élèves,
je m’attendais au pire.
Mais en fait, tu tombes bien.
Debout, gamin. Allons manger dans une gargote.
RESTAURANT
C’est dégueu, mais on a de la quantité pour pas cher.
Pourquoi tu te battais ?
Ils m’ont regardé de travers.
Mordre pour ça, c’est un réflexe de sauvage.
Si la police t’avait embarqué, tu aurais pris cher.
T’as du bol que je sois arrivé, Sauvageon.
Il sort d’où, ce surnom ?
Dans ma région, on consomme les plantes sauvageonnes.
Et à part ça ?
Que voulez-vous de moi ?
À l’école militaire, on a une recrue nommée Yusaku Hanazawa.
C’est le fils du chef de la 7e division, basée à Asahikawa, Hokkaido.
Je veux que tu prennes sa place à un rendez-vous galant.
Comment ça ?
Son père espère qu’il deviendra le porte-drapeau de son régiment.
Cette idée déplaît à dame Hiro, sa mère,
vu que dans ce poste, on fait rarement de vieux os.
Seulement, en bonne femme de militaire, elle n’osera jamais le dire.
Elle a contacté en douce
ce qu’on appelle à Tokyo une agence matrimoniale.
Les jeunes d’aujourd’hui s’y inscrivent
pour se rencontrer sans leurs parents.
Elle a jeté son dévolu sur une demoiselle,
une certaine Kaeko Kaneko.
Fille d’un cadre du groupe Mitsubishi, elle fréquente l’école Kazoku,
que ses étudiantes quittent dès qu’on les a fiancées.
Celles qui vont jusqu’au bout passent donc un peu pour des rebuts.
Kaeko Kaneko commence à redouter de finir dans cette catégorie.
Pourtant, son père est riche.
Ça ne change rien, vu que dans son milieu,
tous les garçons ont un beau patrimoine.
Pourtant, elle est plutôt jolie.
Sur les photos, on les arrange au maximum.
C’est après que leur vrai visage se révèle.
Dans sa correspondance avec dame Hiro,
Kaeko aurait formulé le projet de faire perdre sa virginité à Yusaku.
Sa virginité ?
Selon une règle tacite, le porte-drapeau d’un régiment doit être puceau.
Selon ce plan, si Yusaku est déniaisé, ou mieux, s’il engrosse Kaeko,
il devra quitter l’armée et accepter un poste chez Mitsubishi.
Seulement,
le général Hanazawa a flairé l’entourloupe.
Coincé à Hokkaido,
il a consulté un homme de confiance,
le chef de la 1re division, qui m’a missionné.
C’est compliqué, tout ça.
Il aurait plus vite fait de parler à sa femme.
Sans doute.
Mais dame Hiro est déjà allée trop loin
en mêlant des civils à l’affaire.
C’est la confiance de toute la division qui en prendrait un coup,
si l’épouse du général
avait un comportement antipatriotique.
Là, tu as meilleure allure !
C’est votre uniforme ?
Oui. Évite de le salir.
À l’école, vous avez plein de doublures potentielles.
Alors, pourquoi moi ?
Idiot.
Utiliser un de nos élèves, ce serait exposer les Hanazawa à la rumeur.
Tiens, mets ça, pour voir.
Ça te va comme un gant.
Tu as des traits fins, Sauvageon.
Tu as la classe d’un fils de haut gradé.
Yusaku Hanazawa n’a rien à t’envier.
Si je m’engage dans l’armée, je mangerai chaque jour à ma faim ?
Prends ce képi avec toi,
grand frère.
Bon,
le rendez-vous aura lieu au restaurant.
Tu devrais te régaler.
RESTAURANT
Mais avant ça, on va devoir te dégrossir.
Tu as le physique. Il te manque les manières.
On ne fait pas de piles ! Couvre ton bol quand tu as fini !
Bien, sergent !
Pas de wasabi dans la sauce soja !
Baguettes mordues, baguettes baladeuses, baguettes plantées
Baguettes mordues, baguettes baladeuses, baguettes plantées
Baguettes croisées, baguettes léchées C’est mal élevé
Baguettes croisées, baguettes léchées C’est mal élevé
– Compris ? – Oui !
Parfait ! Je n’ai plus rien à t’apprendre.
L’opération Sauvons le pucelage de Yusaku peut débuter !
Oh non ! De la cuisine occidentale !
Tiens ?
C’est la cata ! Jamais il ne fera illusion !
M. Kikuta, je crois que je suis grillé !
C’est pas possible !
Il esquisse déjà le signal de détresse !
Vous êtes drôle, Yusaku.
Je vous imaginais sérieux et austère.
J’essayais de détendre l’atmosphère.
C’est le trac qui vous empêche d’ôter votre képi ?
Désolé. Chez moi et à l’école militaire, on ne mange que japonais.
Veuillez me pardonner ma maladresse.
Sur la photographie, vous sembliez différent.
Mais…
Ce sont vos premières crevettes frites ?
C’est un plat qui fait fureur, en ce moment.
Avec un peu de sauce aux œufs, c’est délicieux.
J’ai jamais rien goûté de pareil !
Vous venez souvent ici ?
Oui. De même qu’au Rokumeikan, par exemple.
Mes amies de l’école sont des filles de nobles, de ministres ou de préfets.
Cela m’amène naturellement à fréquenter les mêmes endroits.
Moi, depuis la mort de mon père,
j’en étais réduit à voler la pâtée des chats.
C’était comment ?
J’ai joué les types ennuyeux, ce qui m’a évité de parler de moi.
Parfait. Bien joué, Sauvageon.
En général, l’agence cale un ou deux autres rendez-vous.
Continue comme ça.
Il était peu bavard, mais acquiesçait à tout ce que je racontais.
Il m’a fait une superbe impression.
Et surtout,
je l’ai trouvé tellement beau !
Vous vous focalisez sur leur physique. Du coup, vous restez sur le carreau.
Comment peut-on épouser quelqu’un qu’on a vu que trois fois ?
C’est monnaie courante, surtout chez les gens de la haute.
Tout le monde rêve d’un mariage d’amour,
mais on fait la part des choses.
Tu as un problème ?
Dans mon village, j’ai deux amis d’enfance, Ume et Toraji.
Je devais me marier avec Ume,
mais la tuberculose a frappé notre famille
et emporté tous mes proches.
Je ne veux pas te tuer !
J’ai juré de revenir chercher Ume deux ans plus tard,
si j’étais toujours bien portant.
Mais elle a épousé Toraji.
Lui aussi, il était amoureux d’elle depuis tout petit.
Alors…
Pourquoi t’es revenu ?
Umeko a gardé des sentiments pour toi,
mais c’est quand même ma femme !
Tous mes vœux de bonheur, Toraji.
Ume était encore amoureuse de moi,
et pourtant, elle a épousé Toraji.
Elle aussi, elle a fait la part des choses ?
Ume ne serait pas vraiment heureuse
parce qu’elle a choisi Toraji faute de mieux ?
Que sais-tu de ce qu’elle ressent, abruti ?
Rien, je…
T’es beau gosse, mais t’emballe pas !
T’as encore de la morve au nez !
Bon sang ! J’enrage !
Tu crois que tu seras toujours le préféré d’Ume ?
Quelle arrogance ! Tu la sous-estimes !
Y a pas de quoi hurler !
C’est très insultant pour eux deux !
Par où est ton village, Sauvageon ?
Présente tes excuses dans cette direction !
J’arrive pas à tourner la page, hein ?
Te bile pas pour ça.
Les hommes sont pathétiques.
Tu peux garder ta douce Ume dans ton cœur
et l’en sortir quand elle te manque.
Je suis sûr que tu comprends les craintes de Toraji.
Romps pour de bon avec ton village et avec ton passé.
Compris.
Ce sera Yusaku et personne d’autre. Il ne m’échappera pas.
Au moment fatidique, il suffit de serrer l’homme entre ses cuisses,
jusqu’à ce que « boum », en attendant « areu, areu ».
Son pedigree est impeccable.
Et puisque les hommes recherchent la beauté,
pourquoi je ne ferais pas de même ?
Mon cousin me reprochera encore d’être superficielle.
Lui-même, il a choisi son épouse pour son physique.
Et il a l’air heureux, avec sa paysanne à frisettes.
RESTAURANT
Ces crevettes frites étaient fameuses.
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