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AVEC LA CAISSE EN FUGUE
Tout va bien ? As-tu vu le match hier ?
Depuis dix ans, le poinçonneur Félix Pignol travaille à la station "La Rapée".
Deux-points, 0.49 heure, virgule, le camion de l'argent.
Ou bien le wagon motorisé numéro 517 avec la recette du jour.
Sur les 300 stations de métro, en route vers la caisse de la RATP.
Avec 600 millions de petite monnaie à bord. C'est bien.
Le wagon était surnommé en plaisantant "la grande caisse", guillemets.
Et avait été transformé en coffre roulant.
Trois ramasseurs d'argent partageaient, troisième personne du pluriel.
Les billets et les pièces sur les tiroirs d'acier.
Un petit boulot tranquille.
La Rapée était la dernière station avant la caisse de la RATP.
Qui se trouvait 900 mètres plus loin dans un souterrain.
- Angélique, un grog ? C'est moi qui paie. - Je ne peux pas ce soir.
Alors tu ne sais pas non plus comment ça finit.
La fin devient extrêmement palpitante. Hadley Chase va être terrifié.
Dis ça demain, monsieur Bourdin.
Salut, beauté.
Elle croit sûrement qu'elle est hôtesse de l'air. La voilà déjà repartie.
Elle fait ça pour me tenir en haleine. Mais je ne tombe pas dans le panneau.
J'offre un grog, chef. Ensuite je lis un passage de mon roman policier.
- Ma femme m'attend. - Alors je viens quand même.
- Une autre fois. Nous avons de la visite. - Ils trouveront ça sûrement drôle.
Très bien, puisque vous le demandez si gentiment...
"Une belle... prise".
Point d'exclamation.
Fin.
"Les cinq sacs dérivaient vers l'Île Saint-Louis...
La pêche pouvait commencer. 600 millions de petite monnaie.
Une belle prise. Fin."
Le camion de l'argent, un tricheur, Miss Metro, station Arsenal, la prise...
Six mois de travail, 325 pages.
Ils peuvent se préparer.
Roman, récit policier.
De Louis...
Bourdin.
Un nom américain serait mieux.
Fleming, Hadley Chase...
Chandler. Les meilleurs sont déjà pris.
Roman. Roman policier de Louis... le Normand.
Je ne l'ai pas lu.
Formidable livre.
Ce livre ne vaut rien.
- C'est la religieuse qui l'a fait. - Idiot.
Pas de remarques déplacées pendant le travail.
Si tu fais le clown, personne n'y prêtera attention.
Pauvre type. Il donne des ordres, mais il ne sait même pas écrire.
Désolé, la circulation à Paris est un désastre.
Prends donc le métro. Même Madame Metro de 1959 n'a pas à arriver toujours en retard.
Angélique, tout de même. Il y avait beaucoup de monde à ton guichet.
Pas de douleur au poignet, chef ?
- Je vais te faire muter, tu sais. - Merci. Ça me va bien.
- J'ai quelque chose pour toi. - Il ne fallait pas.
Ce n'est pas du chocolat. C'est mon roman policier.
Il est terminé.
- Odéon. - Correspondance à Austerlitz.
Mangeons de la choucroute ensemble.
- Comment ça s'appelle ? - "Le vol à la RATP".
J'ai quelque chose pour toi. Attrape.
- Tu n'aurais pas dû faire ça, Félix. - Ce n'est rien. Tu aimes ?
Lilas. Formidable.
- Pignol, tout va bien avec ta femme ? - De quoi tu te mêles ?
La marmaille grandit un peu ? Combien as-tu d'enfants ? Six ou sept ?
- Quand on te le demande... - Justement. Alors il faut que je sache.
- Salaud. - Tu es vraiment.
C'est toi-même qui as fondé une si grande famille.
Vite, le voilà.
Et la choucroute alors, Angélique ?
- J'avais rendez-vous avec mon cousin. - Oui, elle avait oublié ça.
Donne ton livre.
- Tu le lis ce soir ? - Si j'en ai la force.
Qu'est-ce que j'en ai à faire. Je n'aime pas la choucroute.
- À samedi. - À dix heures.
- Dis-moi, qui l'a vraiment écrit ? - Moi, bien sûr.
- Tout seul ? - Tu veux une claque ?
Je n'aurais jamais cru ça. J'ai lu toute la nuit. Formidable.
Tu le penses ? Tu l'as vraiment trouvé si bon ?
Je te dis bien que je n'ai pas fermé l'œil.
Continue ton chemin.
Tu es devenu complètement fou, Bourdin ?
- Qu'as-tu pensé de la bataille d'Arsenal ? - Formidable.
- Je ne t'aurais pas cru comme ça, hein. - Formidable. Je suis stupéfait.
- Il y en a encore ? - Voilà votre trou.
Et cette prise merveilleuse ? Bien trouvé, n'est-ce pas ?
J'ai de l'imagination, tu sais. Ne t'y trompe pas.
Je laisse mes yeux se régaler sans que ça se voie.
- Que quelque chose comme ça n'ait jamais été fait. - Tant mieux que tu le dises.
Cela prouve que c'est une vraie histoire.
Et la tête de Pignol quand il lira ça...
Il fera une drôle de tête.
Va-t-il sortir bientôt ?
Restez en ligne, madame.
Monsieur Gaston, j'ai monsieur Mauriac pour vous sur la ligne trois.
Je voudrais parler à monsieur Ganimard.
Avez-vous rendez-vous ?
Dites simplement que je suis poinçonneur et que j'ai écrit un roman policier.
- Il y a un énorme braquage dedans. - Monsieur Ganimard est malheureusement en voyage.
Monsieur Simenon ? Restez en ligne, je vous mets tout de suite en communication.
Et ce monsieur de la Série Sombre... Marcel...
Vous n'avez pas de chance. Monsieur Dukamel est aux États-Unis.
Bien, alors je vais vous lire un passage. Alors vous saurez de quoi il s'agit.
"Pignol, poinçonneur à La Rapée,
vit arriver le wagon, comme chaque nuit.
Le coffre roulant transportait le chiffre d'affaires de la journée de 600 millions.
L'employé infidèle avait un sourire sournois sur le visage."
Dites-moi franchement, n'êtes-vous pas curieux de la suite ?
Si, laissez-le ici, alors vous aurez de nos nouvelles. Incroyable.
- Louis le Normand est un pseudonyme ? - Mon nom de scène. Vous le trouvez comment ?
Dans la Série Sombre, seuls les noms américains se vendent.
- Je m'en doutais. - Brigitte.
J'ai ici un manuscrit. Ils vont rire à l'étage.
L'auteur est poinçonneur dans le métro.
Et alors ? Un poinçonneur peut avoir tout autant de talent qu'un bourgeois.
Bonjour, camarade-autodidacte.
Voilà l'écrivain.
J'ai entendu dire que vous allez gagner le prix Nobel.
- J'aimerais bien le lire un jour. - Alors il faut d'abord apprendre à lire.
Vous n'êtes aussi qu'un poinçonneur.
Certains poinçonneurs veulent monter plus haut.
Tu as vraiment grandi. Qu'est-ce qui te prend ?
- Je suis autodidacte. - Auto-quoi ?
Pauvre garçon. Tu ne maîtrises même pas le français.
- Arrête donc avec tes grands mots. - Chez toi, c'est tout en façade.
Un autodidacte se développe lui-même.
Je pensais que tes parents avaient fait cela.
Laisse-moi tranquille. Il n'y a plus d'espoir pour toi.
Pour qui se prend-il ? Tu ne passes plus par le petit portail.
Donnez-lui donc une autre casquette, parce que...
Donc vous avez écrit un chef-d'œuvre ?
- Vous semblez plus grand que d'habitude. - C'est ainsi que je parais aux gens.
Mais vous pouvez me tutoyer, comme avant.
Nous parlons tous de toi.
Un imbécile comme toi qui écrit des détectives...
- Comment ça s'est passé chez l'éditeur ? - Ils étaient enthousiastes.
Je le savais, tu vas devenir célèbre.
- Est-ce que ça va sortir bientôt ? - Bientôt nous serons dans une Cadillac.
On boira quelque chose tout à l'heure ?
Alors vite, parce que j'ai rendez-vous avec mon éditeur.
Pour signer.
Voulez-vous signer ici ?
Mais vous vous appelez bien Bourdin ?
"Monsieur, malheureusement nous devons vous renvoyer votre manuscrit."
Votre sujet n'est pas fort, le hold-up improbable.
"C'est pourquoi nous ne pouvons pas publier votre travail. Cordialement."
Invraisemblable.
600 millions sont-ils donc improbables ?
Alors venez voir vous-même.
Et la Seine ne coule-t-elle pas parfois vers Ile Saint-Louis ?
C'est tout de même une époque incroyable.
Dis donc, ton petit livre... Je suis stupéfait.
- C'est tout de même très improbable. - Qu'en savez-vous ?
- Ça va ? Vous semblez bouleversé. - Je vais très bien.
- J'ai changé d'éditeur. - Pourquoi ?
La Série Sombre a été vendue aux Américains.
Je suis maintenant chez Presses de la Cité, avec Simenon.
- J'ai modifié le titre. - Pourquoi ?
Seuls les titres américains se vendent.
- "Métropolitain Story". - Génial.
Le titre est très important. Ça vous prend ou non. Ne vous y trompez pas.
Les Presses de la Cité. Signez ici.
Je viens de recevoir une livraison de Hachette. Votre livre n'est toujours pas là ?
Ils vont trop loin. Peut-être à cause des grèves.
Je dois y aller. Ils m'attendent.
Souvent, ça reste dans un tiroir.
Ce petit livre à lui sortira sûrement à la Saint-Juttemis.
On parie ?
Monsieur l'écrivain. Votre best-seller va-t-il être publié ou non ?
Dis donc, chef, ce petit livre de Bourdin, on s'est bien fait avoir.
Sera-t-il encore publié ou non ? Angélique n'arrête pas d'en parler.
Dites à vos éditeurs que vous avez 35 000 collègues, avec leurs familles.
On boira quelque chose tout à l'heure ?
Si les éditeurs n'en veulent pas, dites-le simplement.
Pourquoi n'en voudraient-ils pas ? C'était pourtant formidable ?
Il sera publié.
Plon, signez ici.
C'est fini, une fois pour toutes ? Vous habitez très haut.
- Prenez-vous parfois le métro ? - Bien sûr.
Écoutez, c'est la pure vérité.
- Chaque nuit à 0 h 45 à La Rapée... - Je dois finir ma tournée.
Trois minutes. Je n'en demande pas plus.
"Non loin de la ligne de pêche flottait le butin.
Sullivan vit le premier sac en nylon, éclairé par la pâle clarté de la lune."
Points de suspension...
"Les cinq sacs dérivaient vers Ile Saint-Louis."
Ce fut une prise merveilleuse : 600 millions en petite monnaie.
"Une belle prise. Point." Fin.
Eh bien, est-ce improbable ?
Ça fait vraiment vrai. Ça ressemble à un fait divers dans le journal.
Ils y tiennent beaucoup.
- Un éditeur ? - Non, des malfrats.
Tout. Dans l'ordre, sauf les haricots.
Carottes râpées, céleri-rave, pâté de campagne, olives vertes...
A-t-il longtemps été en prison ?
- Cinq ans. - Éblouissant.
- A-t-il déjà commis un hold-up ? - Il a fait toutes sortes de choses.
Je vais manger un morceau.
Bon appétit.
Le ragoût de mouton.
Il y a une grosse tache sur votre revers.
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