İlk 200 satır.
Comment te sens-tu ?
Tu as somnolé.
Très bien.
J'ai dormi comme une souche.
Plutôt comme une pierre.
Le 1er mouvement de la 3e symphonie m'obsède.
"Ce que me racontent les pierres."
C'est parce que tu la diriges... demain.
J'étais la musique...
donc la pierre. Et la pierre, c'était moi.
Ferme la fenêtre, il fait froid.
Tu sembles fiévreux.
Laisse-moi prendre ta température.
Je n'ai pas de fièvre, j'ai froid. Ferme la fenêtre.
Ne t'agite pas tant.
Tu étais dans mon rêve.
Un caillou, sans doute.
Non.
Un être vivant... qui luttait pour éclore.
Tu l'as donc remarqué !
Une chrysalide.
Qui se métamorphose en un beau papillon ?
Où vas-tu ?
Le "papillon" va acheter une revue.
Ai-je l'honneur de parler au Dr Gustav Mahler ?
Siegfried Krenek.
Journaliste aux Nouvelles de Tablach.
Dr Mahler,
qu'est-ce qui vous a fait quitter New York si brusquement ?
La renommée de Toscaninî ?
L'incompréhension des gens ?
Des ennuis de santé ?
Les gratte-ciel et la salsepareille.
Je cherche un endroit près de Vienne, au soleil,
où je puisse enfin respirer.
Encombrement des poumons.
Affaire de santé, donc.
Pourquoi tout prendre à la lettre, de nos jours ?
C'est une façon de parler.
Qu'est-ce qui vous a fait quitter l'Opéra de Vienne ?
L'antisémitisme
ou parce que vous épuisiez les musiciens ?
C'est ça. Un, en particulier !
Que préférez-vous :
diriger ou composer ?
Je dirige pour vivre.
Je vis pour composer.
Bon.
Vous m'avez déjà fait perdre deux minutes,
monsieur le journaliste.
Faites comme les musiciens auxquels j'apprends à battre la mesure.
Battez en retraite.
Excellent.
Merci, Dr Mahler.
Vous avez été cordial de m'avoir reçu.
Ce fut un honneur.
Nous sommes tous fiers de votre retour en Autriche.
Ne dis rien. J'en suis conscient.
On ne me remarque pas plus que ton ombre.
Je m'y attendais.
Si tu changeais de refrain ?
Que pourrais-je dire ? Tu as réponse à tout.
Juste au-dessus des roues !
Et à côté des toilettes !
Tu as choisi le compartiment le plus bruyant !
Bien.
C'est l'occasion de te faire valoir.
Fais du charme au chef de train
pour qu'il nous change de compartiment.
C'était le seul qui restait. Nous avons été vernis...
Je sens venir une migraine.
Entre l'intimité, l'exactitude
et le silence,
je choisirais le silence.
Mais ici, Gustav, c'est un silence de mort.
Non, ma chère. C'est aussi bruyant qu'une nurserie.
Écoute !
Putzi dort déjà. Ce ne sont pas les enfants.
Écoute !
Mais, mon chéri, ce sont les bruits quotidiens de la campagne.
Tu me taquines.
S'ils te gênaient réellement, tu n'aurais pas écrit :
"Ce que me racontent les animaux de la forêt"
ou "Les fleurs de la prairie".
Tes titres mêmes te trahissent.
Ta musique est un hymne à la nature.
Ce n'est pas tout.
Tu oublies le titre le plus important :
"Ce que me raconte l'amour".
Viens m'aider.
Je ne veux pas imiter la nature mais en capter l'essence.
Afin que si les animaux meurent demain
et que le monde devient un désert,
les gens, en entendant ma musique,
puissent savoir et ressentir ce qu'était la nature.
Bon.
Si tu veux vraiment m'aider...
tâche de faire cesser ce vacarme.
Quand jetteras-tu un coup d'œil sur mes lieder ?
Tu me le promets depuis notre mariage.
Je veux le faire à fond, et ça prend du temps.
Attends que je me consacre entièrement à la composition
au lieu d'être un "compositeur de l'été".
Ah, ces corneilles !
Si tu pouvais nous débarrasser des œufs non éclos...
tu t'éviterais beaucoup de travail.
Ferme la porte doucement.
Tu n'as toujours pas chassé les corneilles,
et tu as toute une pile de musique à copier.
L'eau te ferait du bien !
Le contrôleur va voir ce qu'il peut faire.
Tous les compartiments sont complets.
Espérons que quelqu'un en libérera un.
À la prochaine gare,
peut-être.
Si tu t'allongeais un peu ?
Doux Jésus !
Pourquoi toujours m'accueillir avec ce que je déteste le plus :
ces maudits cuivres ?
Tes symphonies en sont pleines.
Une délégation !
On ne coupera pas au discours.
Occupe-t'en.
Où vas-tu ?
Aux toilettes.
Mais que vais-je leur dire ?
Que leur "musique" me fait chier !
Gustel !
Alors, mon petit ?
Pas de zéro.
Pas de zéro ?
C'est bien !
Un zéro pointé.
Comment ?
Un zéro pointé.
Depuis des années, je t'apprends tout ce que je sais !
Ramasse ces bouteilles.
Je peux redoubler.
Pendant neuf mois,
je t'ai fait donner des leçons à domicile pour que tu réussisses l'examen d'entrée.
Je t'ai acheté des livres,
les livres les plus chers, y compris...
ceux de Goethe !
Et voilà tes remerciements : tu rates la bourse !
Encore 50 couronnes de fichues !
C'était pas assez.
- Comment ? - C'était pas suffisant.
Est-ce que j'entends bien ?
Avec tous les sacrifices auxquels nous avons consenti !
Quelle ingratitude !
J'ai envie de te flanquer...
Le père de Karl Ritter a payé quelqu'un 500 couronnes
pour qu'il me colle un zéro pointé.
Ils ne veulent pas qu'un Juif obtienne une bourse.
Il entre en "Technique" ?
Maudit fils de goyim !
Il m'a déshonoré, moi et ma maison !
Je le tuerai !
De mes propres mains je le tuerai !
Mange ta soupe avant qu'elle ne refroidisse.
Un brevet ? La belle affaire !
Alors qu'on manque de grands pianistes !
Qu'y a-t-il ?
Il y a Moschelès, Franz Liszt, Rubinstein.
Quelques leçons de mon vieil ami Sladky,
une bourse au conservatoire de Prague, et le monde sera à tes pieds.
Le monde à tes pieds ?
- Ça te plairait, n'est-ce pas ? - Oui, tante Rosa.
Le célèbre Grunfeld est passé par l'académie Sladky.
Une pépinière de prodiges, hein ?
une pépinière de nabots juifs tirés à quatre épingles !
Personne ne se sert de notre piano.
Si, moi... pour trouver mes airs.
Bernhard,
Gustav sera un enfant prodige !
Merveilleux, pas vrai ?
Grand-père lui fera donner des leçons par Sladky.
À 3 couronnes l'heure ? Ah non !
Une couronne.
Des couronnes et encore des couronnes !
Pour les livres, pour la nourriture, pour la famille !
Et maintenant pour la musique !
Sladky prend 3 couronnes de l'heure !
Je suis un vieil ami, il ne prendra qu'une couronne.
Il me doit bien ça.
Selon lui, le célèbre Grunfeld
vient d'acheter deux maisons pour ses parents à Prague.
Et Thalberg a été présenté au roi d'Angleterre.
Notre fils jouera à Buckingham Palace !
Vous imaginez ?
Pour rien qu'une couronne.
Une couronne.
Sors le schnaps, Berthe.
Buvons à la gloire et à la fortune prochaines de mon fils !
ACADÉMIE DE MUSIQUE
Et quelle est cette cacophonie ?
"La Sérénade des Chats".
La musique leur est restée dans la gorge.
Une "Petite Musique de Chats", hein ?
D'où ça t'est venu ?
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