The first 200 lines.
Johan est devenu milliardaire à un âge avancé.
Une tante danoise, jadis chanteuse d'opéra,
a légué toute sa fortune à Johan.
Quand il est devenu économiquement indépendant,
il a quitté son poste à l'université.
Il a acheté la maison de vacances de ses grands-parents.
Une vieille villa du début du siècle, en pleine forêt.
Johan et moi, nous nous sommes perdus de vue,
complètement perdus de vue, depuis de nombreuses années.
Nos filles sont loin,
même de moi.
Martha vit dans un centre
et s'enferme de plus en plus dans sa maladie.
Je lui rends visite mais elle ne me reconnaît pas.
Sara est mariée à un avocat renommé.
Ils vivent en Australie et travaillent dans un bon cabinet.
Ils n'ont pas d'enfants.
Et moi...
Je travaille encore, mais uniquement à mon rythme.
Je gère surtout des différends familiaux et des divorces.
Je me dis souvent que je devrais aller voir Johan.
UN
Marianne décide de partir
Ça fait longtemps que je me dis que je devrais rendre visite à Johan.
Et maintenant, je suis là.
Il est assis là, sur la véranda.
Je le regarde et j'hésite
et ce depuis...
au moins dix minutes.
J'aurais peut-être dû résister à cette impulsion absurde
de venir ici.
Je n'aime pas agir sans réfléchir, je ne suis pas une impulsive.
Mais maintenant, je suis là.
Il faut que je me décide.
Soit je retourne sans bruit à ma voiture
garée en bas, sur la route...
Ou bien, je vais le voir.
Je peux aussi rester là encore un moment
et me laisser aller à mon hésitation.
Mais pas trop longtemps.
Encore une minute.
Elle est vraiment longue, cette minute.
33 secondes.
47 secondes.
55 secondes.
Je t'ai réveillé ?
C'est toi, Marianne ? Bonjour.
Non, reste assis.
Ça te ressemble, d'arriver en douce.
Mais non, je n'arrive pas en douce.
Ça fait 30... 32 ans qu'on ne s'est pas vus.
- Oui, on s'est perdus de vue. - C'est la vie.
On est ensemble, on se sépare, on se téléphone et...
et puis, plus rien.
- C'est triste. - C'est un reproche ?
Non, Johan, nous n'avions simplement plus rien à nous dire.
Et soudain, tu me téléphones pour venir me voir.
- Tu n'étais pas très enthousiaste. - Enthousiaste ?
Je ne voulais pas, je ne veux toujours pas !
Non, c'est non. Mais apparemment, tu t'en fous !
II fallait que je vienne.
- Pourquoi ? - Je ne te le dirai pas.
Et ça te fait rire !
J'ai fait 340 Km,
j'ai trouvé ton château hanté, dans la forêt.
Maintenant que je t'ai vu et qu'on s'est embrassés et parlé,
je peux repartir.
- C'est impossible. - Impossible ?
- Il faut que tu restes dîner. - Pourquoi donc ?
J'ai dit à MIle Nilsson
qu'une de mes ex-femmes venait me rendre visite jeudi.
Je ne peux pas annuler le dîner. Elle se mettrait en colère.
- Qui est MIle Nilsson ? - Agda. Agda Nilsson.
Vous êtes ensemble ?
Oh, Seigneur ! Non, Dieu m'en préserve.
Vous vivez ici, ensemble, au milieu de la forêt...
MIle Nilsson habite au village.
Elle fait le ménage et la cuisine.
Elle sert le dîner, puis, elle s'en va.
Elle est pieuse et très méchante.
Charmant !
Pour être franc, j'ai peur.
- Peur d'elle ? - Oui.
Elle a dû croire que j'allais l'épouser.
Peu importe, mais il faut que tu restes dîner.
Et la chambre d'amis est prête. Elle pense que tu restes dormir.
Je suis bien obligée, alors !
C'est si difficile de se relever de cette chaise...
- Laisse-moi t'aider. - Ne m'aide pas. Mets-toi là !
Qu'est-ce qu'il y a, Johan ?
J'ai l'intention de t'embrasser.
Tu veux m'embrasser ?
Sacré Johan !
Espèce de vieil idiot...
- Tu as quel âge, au fait ? - Moi ?
- Je ne sais pas. Tu sais, toi ? - 86.
Pas toi. Moi !
55, dans ces eaux-là...
- J'ai 63 ans. - Vraiment ?
Tu es si vieille que ça ?
Et on m'a enlevé les ovaires et l'utérus.
Et ça te rend triste ?
Oui... parfois.
Asseyons-nous.
C'est si beau...
"Quand tant de beauté se révèle Dans ce monde et dans la vie-même
"La Source doit être Encore mille fois plus belle !"
Tu connais des psaumes ?
Par ma grand-mère.
Mon grand-père me récompensait si je les retenais.
D'ici, on peut regarder la vue
et se tenir par la main, si on veut.
Se tenir par la main ?
- On le faisait, non ? - Oui, je crois.
Je n'ai pas fait ça depuis...
Je ne tiens plus personne par la main.
Tu as une belle vue, en tout cas.
Et la maison du lac ? On la voit d'ici ?
Tu vois quelque chose briller, là-bas...
Oui. Je l'ai vue en arrivant.
On dirait qu'elle est habitée.
- Si on veut. - Quel drôle de ton !
Henrik habite la maison du lac.
- Henrik ? - Oui, mon fils. Le professeur.
- Tu as renoué avec lui ? - Pas vraiment.
Il m'a écrit qu'il voulait passer l'été dans la maison du lac.
Il y habite avec sa fille Karin depuis le mois d'avril.
Vous ne vous voyez pas beaucoup, on dirait.
Juste bonjour, au revoir quand on se croise.
Le petit Henrik, si gros ! II doit avoir...
61 ans.
Mon Dieu !
Oui, tu l'as dit.
Et sa fille ?
Karin a 19 ans.
Sa mère est morte d'un cancer, il y a deux ans.
Et Anna...
Je t'écoute.
Anna et Henrik ont été mariés pendant 20 ans.
Il ne s'est pas remis de sa mort.
Il a demandé une retraite anticipée.
Il paraît qu'ils étaient contents de se débarrasser de lui.
Il se sentait en permanence malmené, humilié, épié.
- Comme toi, à l'époque. - Moi ? Pas du tout.
Moi, j'étais mêlé aux rivalités classiques du milieu universitaire.
Mais quand j'ai été nommé docteur honoris causa du Michigan,
tout le monde s'est tu.
On parlait de Henrik, Johan.
Il joue dans un orchestre de chambre à Uppsala.
- Mais il va bientôt arrêter. - Il fait bien autre chose ?
Je n'en sais rien. Il paraît qu'il écrit un livre.
Et sa fille ? Karin ?
Karin joue aussi du violoncelle.
Elle veut entrer au Conservatoire. Henrik est son professeur.
Ils sont là, un violoncelle entre les genoux,
tous les jours de la semaine.
Elle est belle, il n'y a pas de doute. Comme sa mère.
Et nos filles ? Je ne sais rien d'elles.
Sara est en Australie.
- En Australie ? - Oui, en Australie.
Elle est partie loin de ton autorité étouffante.
Elle m'écrit de temps en temps. Elle me téléphone.
Sara travaille dans un bon cabinet,
elle a un bon mari, elle est heureuse.
- Elle va bien. - Et la pauvre Martha ?
Martha se referme de plus en plus sur elle-même.
Elle ne me reconnaît plus.
Elle n'a plus de conscience d'après nos critères.
Et toi ?
Ça va, merci.
Parfois, dans ma retraite, je me dis que je vis en enfer
et que je suis mort sans le savoir.
Mais je vis confortablement.
Je ne me plains pas. J'analyse ma vie...
réponses en main.
Ça n'a pas l'air folichon.
Non, ça ne l'est pas.
Tu crois que c'est folichon
d'être en enfer ?
Que disent les réponses ?
Tu veux vraiment le savoir ?
Je te le demande.
Que je vis une vie de merde.
Une vie complètement inutile,
ridicule et merdique.
Et selon tes réponses,
cela inclut notre mariage ?
Pour être franc, oui.
Comme c'est triste.
Un pasteur m'a dit qu'une relation entre un homme et une femme
doit être faite de deux choses :
D'une bonne camaraderie et d'un érotisme solide.
Personne ne peut dire qu'on n'était pas de bons camarades.
Bons, braves...
- Une bonne camaraderie ? - Absolument.
- Tu étais infidèle. - Oui...
- J'étais tellement... - Moi aussi.
- C'est triste. - C'est loin.
- Ça fait mal, quand même. - Pas à moi.
Non, je m'en doute.
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