The first 200 lines.
A la mémoire de Gian Maria Volonté.
L'âme aussi, si elle veut se reconnaître...
devra se regarder dans une âme. Platon, Alcibiade 133b.
"Fileuses au village grec d'Avdella", 1905.
Premier film des frères Miltos et Yannakis Manakis.
Premier film tourné en Grèce et dans les Balkans.
Mais est-ce vrai ?
Est-ce vraiment le premier film ?
Le premier regard ?
Cet hiver-là, en 1954...
Yannakis avait vu là-bas dans le port de Salonique...
un bateau bleu.
A l'époque, j'étais son assistant.
Il voulait à tout prix le photographier...
en train d'appareiller.
Un matin, le bateau a levé l'ancre.
Yannakis est mort le soir même.
Dans son délire, je vous l'ai écrit, il parlait de négatifs.
Un film qui, on ne sait pourquoi n'a jamais été développé...
depuis ce temps-là... depuis le début du siècle.
A l'époque, je n'y avais pas prêté attention.
Les trois bobines...
Les trois bobines...
Le voyage...
Bonsoir.
Soyez le bienvenu.
On ne s'attendait pas à ce que vous acceptiez.
Les gens disent que vous n'êtes pas facile à voir.
Excusez mon anglais.
- Qu'est-ce qui se passe ? - On a de gros problèmes.
Dès que notre comité a annoncé la projection de votre film...
et votre arrivée, ça a été la guerre.
Les popes et les intégristes nous ont virés du cinéma.
Alors on a décidé de faire la projection en plein air...
en manteau, dans le froid. Un projecteur portable et un mur.
Comme ça, pour marquer le coup.
On a fini par projeter le film dans le marché avec des...
haut-parleurs dans les rues. Vous entendez les cloches ?
Ils sont allés dans les églises...
pour exorciser le démon.
Venez avec moi.
Qui aurait pu imaginer qu'ici, dans cette petite ville...
votre film provoquerait la même hystérie que partout ailleurs ?
Encore perdu ?
Mon dos...
Mes os... Je suis gelé.
Toute la journée accroché au poteau comme un oiseau...
Le vent a coupé les câbles le long de la frontière.
Certains d'entre nous vont trava- iller toute la nuit pour les réparer.
Chez nous c'est chez vous.
Chez nous !
On a passé la frontière et on est toujours là.
Combien de frontières faudra-t-il encore passer...
pour se retrouver chez nous ?
Vous voulez dîner avec nous ?
Il est tard.
On m'attend.
Bonne nuit.
On a peur que ça dégénère.
Vous arrivez d'Athènes ?
Vous êtes le responsable de la cinémathèque ?
Le maire veut vous parler. Vous venez avec moi ?
Florina ! Comme ça a changé !
Tout !
Par là, il y avait une caserne.
Quand, c'est-à-dire ?
La pluie et la boue, en hiver...
en été, la poussière qui vous prend à la gorge.
Vous parlez de quand ?
On avait quartier libre tous les samedis soirs.
Pendant vingt-mois... tous les samedis soirs.
500 soldats...
500 crânes rasés sur la place...
qui guettaient un signe dans les yeux des filles.
Mais elles, elles riaient et passaient.
Là-bas... Elles riaient et passaient.
Mais pas toujours.
Ça fait des années...
Il y avait une maison là.
Elle y est toujours.
C'est incroyable ce qui se passe !
Le maire refuse de prendre position. Il a peur.
La ville est coupée en deux.
Les journalistes et les télés te cherchent partout.
Ton calme me sidère ! Tout ce bazar, c'est à cause de toi.
Excusez-moi. On se retrouve plus tard.
C'es inoui ! Filons ! Ça sent le roussi.
Je crois bien que tu es venu pour rien.
Oui, je vois.
Mais indépendamment de la projection...
je voudrais rester pour des raisons personnelles.
Muettes soient les lèvres des infidèles...
Si tu savais à quel point...
Mais comme je ne peux pas...
J'ai toujours rêvé finir ainsi mon voyage.
C'est étrange...
Mais n'est-ce pas toujours comme ça ?
- Ma fin est mon commencement. - Que veux-tu que je te dise ?
Tu as été absent si longtemps.
La distance...
la nostalgie... ça fait oublier.
La réalité balkanique est plus dure que celle que tu as connue
...en Amérique. Tu navigues en eaux troubles maintenant.
Si je fais un pas...
Si je fais un pas, je suis ailleurs...
Ton taxi t'attend.
J'ai fait ce que j'ai pu pour te retenir.
Le motif de ce voyage est si absurde qu'on dirait...
- un prétexte... c'est ça ? - Tu l'as dit, oui.
Je comprends que l'histoire des frères Manakis te fascine...
Mais... je ne sais pas... ça suffit ?
Autre chose...
La cinémathèque ne pourra pas te couvrir.
Je croyais que tu avais compris.
Ce voyage est une affaire personnelle.
Sois prudent.
Je ne m'attendais pas à te revoir comme ça, brusquement.
J'ai cru un moment que tu étais un rêve.
Mon rêve de toi pendant toutes ces années.
Tu te souviens de la gare ?
Tu grelottais déjà sous la pluie... comme maintenant.
Un vent violent soufflait.
J'étais parti avec l'intention de revenir bientôt.
Et puis je me suis perdu...
errant sur des chemins inconnus.
Si je tends la main, je te touche...
et le temps m'est rendu tout entier.
Mais quelque chose me retient.
J'aurais voulu te dire : "Je suis revenu".
Mais quelque chose me retient.
Le voyage n'est pas encore terminé.
Pas encore...
On y est. La frontière. T'es décidé ?
On passe ?
- On passe ? - On passe.
Passeport !
Excusez-moi...
J'ai vu la plaque grecque et...
Le chauffeur qui m'a amenée refuse d'entrer en Albanie.
Ils lui ont fait peur à la douane.
Si votre chemin passe par Koritsa...
- Je vais chez ma soeur. - Venez avec nous.
On ne s'est pas vues depuis 47 ans. Depuis la Guerre Civile.
Toujours la même histoire avec les clandestins albanais.
Ici on les appelle les "rifugiati".
Qu'est-ce qu'ils transportent dans leurs sacs ?
De tout. Tout ce que tu peux imaginer.
Des trucs achetés ou volés.
Des réchauds, des conserves, des jeans...
des télés, des cartouches de cigarettes, de la farine.
- Ça t'ennuie de la prendre ? - Moi ?
On est entrés en Albanie... avec la neige et le silence.
Ton image noyée comme au jour où je l'ai laissée...
émerge de la nuit, une fois encore.
Suis-je en train de partir ?
C'est quoi ici ?
On y est. Koritsa.
Pourquoi tu t'es arrêté Tu as peur ?
Moi ? Moi, je parle avec la neige depuis 25 ans.
La neige me connaît.
Je me suis arrêté parce qu'elle a dit non.
La neige, il faut la respecter.
Là-bas... derrière les montagnes...
c'est la frontière entre Skopje et l'Albanie.
En deux heures, avec le bus, on est à Monastir.
Je veux qu'on soit amis.
Dans mon village, pour devenir amis...
il faut boire dans le même verre...
et écouter la même chanson.
Tu sais quoi ? La Grèce meurt.
Comme peuple, on est en train de mourir.
On a bouclé la boucle.
Je ne sais pas combien de milliers d'années...
au milieu de pierres cassées et de statues... Et on meurt.
Mais si la Grèce doit mourir qu'elle meure vite...
parce que l'agonie est longue et fait beaucoup de bruit.
Eh ! Nature ! T'es seule ? Moi aussi, je suis seul.
Tiens, prends un biscuit !
Qu'est-ce que tu cherches ? Tu cherches quelque chose.
Tu me veux avec toi ?
Non... Laisse-moi à la frontière.
Peut-être... Peut-être qu'il faudra que j'aille très loin.
Au début de 1904...
Yannakis a tenu absolument à ce que nous quittions Yannina.
Notre studio de photographie marchait mal.
Nous étions à Yannina depuis 6 ans.
On est venus à Monastir.
Ici aussi, c'était dur.
Un peu plus tard, la guerre a éclaté. D'abord les guerres...
balkaniques puis la Grande Guerre.
Des années difficiles !
On a fermé boutique pour rentrer au village d'Avdella.
Mais les routes étaient coupées.
Monastir a été envahi par les réfugiés et les soldats.
Cette rue a vu défiler toutes les armées d'Europe.
Et chaque fois, elle changeait de nom.
Ici, après la première guerre mondiale...
quand Yannakis est rentré de son exil à Philippoupolis...
on a ouvert le premier cinéma.
On avait fait venir un projectionniste de Salonique.
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