The first 179 lines.
(ruissellement)
Tu m'as pris mon livre.
Tu lis encore ? -Non, j'ai un peu mal aux yeux. -Alors, dors.
Mais j'aimerais lire encore un peu. -Alors, lis. -J'ai mal aux yeux.
Alors... tu sais bien que je lis mal. -Tu sais très bien que tu lis très bien.
Et que j'ai une jolie voix. -Et que tu as une très jolie voix.
Il est pas long. -Dans une heure, c'est fini. -Une heure et demie. Tu en es où ? Là ?
"Mon amie Françoise m'a dit : 'Marie, tu as une voix merveilleuse.'"
C'est exactement moi.
Chéri ? -Hum. -Devine... une nouvelle.
Promets-moi que tu te fâcheras pas. -Hum.
Oh, chéri. Tu sais que je suis allé voir mon gynéco, cet après-midi.
Non ? -Si.
Il m'a fait 1000 compliments. Rien à signaler, je ferme la parenthèse.
J'ouvre le garage, je remonte dans la voiture, mais au lieu d'entrer dans le garage...
Aïe. -...j'entre dans une voiture garée pas très loin.
Celle de Bélu. -Aïe, aïe, aïe. -La voiture de Bélu.
Et la nôtre ? -L'avant est intact. Tu as promis de pas te fâcher, mon chéri.
C'était pas une nouvelle, ça ? -Lis.
Et s'il te plaît, ne t'interromps plus.
Bien, mon chéri. "Mon amie Françoise m'a dit :
'Marie, tu as une voix merveilleuse...'" (chant d'opéra)
...et c'est dommage que ça ne te serve à rien. -Justement, j'ai décidé de passer une petite annonce :
"Jolie voix cherche sa voie." -Tu crois ? -Non, mais plus modeste, peut-être.
"Jeune femme bien élevée, dévouée, ayant une jolie voix, cherche emploi rémunéré." Non.
Plus mondain : "Jeune femme intelligente, raffinée, dotée d'une jolie voix..." Non.
Mieux ciblé : "Jeune femme intelligente, cultivée, sachant s'exprimer..." -Animatrice ?
Préceptrice ? Cantatrice ?
Lectrice ! -"Françoise est adorable,
mais son ingénuité est un peu décourageante. Lectrice, à l'heure des livres-cassettes,
comme au temps des duchesses et des dames de compagnie. 'Non', a dit Françoise, 'pas du tout.'"
Ça peut être différent aujourd'hui, des malades, des handicapés, des personnes âgées ou solitaires.
Ou célibataires. Pousse-toi.
Des célibataires. Je reconnais que l'ingénuité de Françoise
est parfois troublante. L'idée a cheminé en moi,
et me voici devant le type qui prend les annonces. II mâchouille un mégot éteint, l'œil braqué sur moi.
Un conseil... -Dit-il... -À votre place, je ne passerais pas une annonce comme ça.
Pourquoi ? -"Jeune femme propose lecture à domicile :
littérature, documents, textes divers. Numéro de téléphone." Vous allez avoir des ennuis.
Croyez-moi, je connais mon métier. -Je vous demande de passer cette annonce, pas de la commenter.
Vous savez, des annonces équivoques, aujourd'hui,
il y en a tellement... -Mais mon annonce n'a rien d'équivoque.
Dans ce cas, il faut enlever "jeune femme". -Pour mettre quoi ? -Pour mettre "personne".
Comment, "personne" ? -Bien oui, il faut dire :
"Personne susceptible de lire à domicile offre ses services, etc., etc."
Vous voyez, "personne", ça n'a pas de sexe. -Qu'est-ce que vous en savez ?
Bon, après tout, c'est votre affaire. Mais au moins, ne donnez pas votre téléphone.
Vous me tapez ça. Juste le code de l'annonce. Trois parutions.
Pour limiter les dégâts. Ça va vous faire...
Et je sors. Je sens son regard traîner sur mes mollets.
Me voici chez Philippe, l'homme de ma vie, enfin actuellement.
Je l'aime autant qu'on peut aimer un jeune chercheur ayant beaucoup d'occupations, mais peu de préoccupations.
Un type dans ton genre. -Lis. -Je lui révèle mon projet, il est d'accord.
Il est tout, sauf contrariant, Philippe. -C'est tout à fait moi. -C'est ce que je dis :
"Il est tout, Philippe, sauf contrariant." -Et qu'est-ce que tout le monde répond ?
Que je ne connais pas ma chance. Et maintenant, pour me faire plaisir...
Je n'ai aucune idée. -Oh, si. Choisis. Le premier livre, je veux le choisir avec toi.
Je suis débordé.
Je comprends, mon chéri. Tant pis.
Pour commencer, quelque chose de facile, de plaisant,
pour tous les âges. Maupassant, peut-être. Tu connais ?
La Main ? -Je suis convaincue.
Assez pour ne pas me demander, ce soir, à qui je vais lire ces histoires.
Ces imbéciles ont publié mon annonce dans la rubrique "Travail à domicile".
Domicile, bien sûr, mais celui des autres, pas le mien. Or, voilà qu'une première lettre est arrivée à l'agence.
C'est une femme qui m'écrit. Je ne l'imaginais pas ainsi. Bien fait.
Une lectrice n'a pas à avoir d'à priori sur sa clientèle. Elle m'explique que son fils Éric est handicapé
à la suite d'un accident de la circulation. On ne sait pas encore... -Si ce sera guérissable.
En tout cas, ce sera long. Je fais ce que je peux, mais une mère,
je me rends bien compte, je l'impatiente. Mon mari a son travail.
Et il a ses petites distractions. Éric n'est pas seul, il a beaucoup de copains.
Mais en voyant votre annonce, j'ai pensé...
Enfin, j'ai pensé que... une personne... -Vous avez pensé qu'une personne différente,
qui lui ferait la lecture, cela lui ferait un petit peu de distraction.
Vous avez eu raison. -Je crois qu'Éric adore les romans.
Et vous ? -Moi aussi. Et vous ? -Oui. Ici, la vie est si tranquille.
"Tranquilles, cependant, Charlemagne et ses preux descendaient la montagne
et se parlaient entre eux." -C'est rien, c'est grand-père.
Il adore la poésie. Quel est votre tarif ?
Idiote, incorrigible, je n'y ai pas pensé. Si je le dis à la dame...
Mes tarifs sont à l'étude. La rigueur professionnelle a payé.
Je l'assure que, de toute façon, nous nous entendrons. Je peux voir Éric ?
Mais oui, bien sûr. Il vous attend. Vous êtes exactement celle qu'il lui fallait.
Voici la dame.
Éric, je peux te tutoyer ? -Mais bien sûr, il faut vous tutoyer.
Tu as des auteurs favoris ?
Ta maman ne m'avait pas dit que tu étais muet. -L'important, madame, c'est que je ne sois pas sourd.
Qu'est-ce que tu aimerais entendre ? -Ce que vous choisirez, madame.
Feuillette-le, et la prochaine fois, je te lirai ta préférée.
Dans la solitude de ma chambre, loin des oreilles indiscrètes et des regards curieux,
je décide de m'exercer, je me fais la lecture. J'ai très peur d'entendre le son de ma voix.
J'ai tort, car on ne s'entend pas soi-même.
Voyons un peu ce que tu nous as choisi.
La Chevelure.
"Je rôdais dans Paris par un matin de soleil. Tout à coup, j'aperçus chez un marchand d'antiquités
un secrétaire marqueté du XVIIIe siècle, fort rare et fort beau." Si des mots te gênent, dis-le.
"Marqueté", tu sais ce que c'est ? -Oui, madame, je le sais.
Bon. "Quelle singulière chose que la tentation.
Un besoin de possession vous gagne, besoin doux, d'abord, comme timide, mais qui s'accroît,
devient violent, irrésistible. J'achetai ce meuble et le plaçai dans ma chambre.
Un soir, je m'aperçus, en tâtant l'épaisseur d'un panneau, qu'il devait y avoir là une cachette,
et je passai la nuit à chercher le secret. J'y parvins le lendemain en enfonçant une lame
dans une fente de la boiserie." Tout se passe bien, il m'écoute.
Mieux, il semble prendre du plaisir à cette lecture. "J'aperçus, étalée sur un fond de velours noir,
une merveilleuse chevelure de femme. Oui, une énorme natte de cheveux blonds, presque roux,
et liés par une corde d'or. Je demeurai stupéfait, tremblant, troublé.
Je la pris doucement, presque religieusement. Aussitôt, elle se déroula, répandant son flot doré
qui tomba jusqu'à terre, épais et léger, souple et brillant, comme la queue en feu d'une comète.
Une émotion étrange me... saisit."
Curieux garçon. Bon, tout ça me plaît, je continue.
"La pensée vive de la chevelure ne me quittait plus. J'avais aux mains et au cœur un besoin confus, singulier,
continu, sensuel de tremper mes doigts dans ce ruisseau charmant.
Quand j'avais fini de la caresser, quand j'avais refermé le meuble,
j'avais de nouveau le besoin impérieux de la reprendre, de la palper, de m'énerver jusqu'au malaise."
Qu'est-ce qui se passe ?
Dans ces cas-là, que fait-on ? -C'est la première fois que ça lui arrive.
Et le docteur Pétrel qui est en vacances. -Le SAMU arrive. -Ah non, pas l'hôpital.
Plus l'hôpital.
Qu'est-ce que vous lui avez fait ? -Mais je lui faisais la lecture.
"'Mon Dieu, mon Dieu', dit la mère en gémissant, vous le battez maintenant, vous l'achevez, vous le tuez.'
Heureusement, le SAMU arrive. La mère donne des informations sur le cas d'Éric.
Le médecin fait une piqûre. Et moi, je crois utile
de répéter mon explication stupide." Je lui faisais la lecture, je...
La mère reste immobile, pétrifiée. Une larme, juste une larme coule sur son visage douloureux.
Un beau gâchis.
Le lendemain matin, je m'attends au pire. Sûre, en tout cas, d'être fraîchement reçue.
C'est un sourire qui m'accueille. -Asseyez-vous là.
C'est la personne en question. -Ah, c'est vous. Mais qu'est-ce que vous lui avez lu ?
Vous devriez prendre des précautions dans votre métier.
C'est la personne en question.
Suivez-moi dans mon cabinet. Vous êtes tombée sur la tête, ma petite.
Vous êtes irresponsable ou quoi ?
Toute la nuit, cet enfant a eu des visions. Il parlait de cheveux, de toison.
Il étouffait. Quelle est cette histoire que vous lui avez lue ?
Une nouvelle de Maupassant. -Maupassant, Maupassant...
Vous savez où il a fini, Maupassant ? -Dans un hôpital de fous, professeur.
Ouais. Bien, à l'avenir... -Il y aura pas d'avenir, professeur, vous fumez trop.
Mais tout ça, mon petit, n'a été qu'un affreux malentendu. L'hôpital compte sur vous. Hein ?
Cet enfant aime tellement la lecture. -Et moi, je me demande qui de nous est le plus fou.
"J'ai 100 ans et je m'ennuie.
Générale, veuve Dumesnil, née comtesse Pázmány.
J'ajoute que je suis brouillée avec toute ma famille, ce qui éclaire ma solitude.
Vos gages seront fixés à votre convenance.
"Mes gages". Je suis votre servante, madame la générale.
Et si nous allions voir notre vieux maître ?
Et si nous allions voir notre bon vieux maître ? Il a été mon professeur à la faculté des lettres.
Il s'était fait une règle de ne jamais séduire ses étudiantes. Aussi, n'ai-je jamais été sa maîtresse.
Mais cela aurait pu l'être. Je lui raconte comment je suis devenue lectrice,
comment j'ai rencontré Éric, ce qu'il en est advenu, et comment l'aventure s'est conclue.
Je revois Éric demain. -Tu finis toujours par mettre les gens dans ta poche.
Tu as de si belles intonations. -"Ah", dis-je.
J'ai reçu une deuxième offre, une générale de 100 ans. -Oh, là, il faudra peut-être éviter Maupassant,
sinon, ce ne sera plus l'hôpital, mais le cimetière. Il est préférable
que tu ne te fasses pas une spécialité de tuer tes clients. Ah, Zola. Ton petit ami a raison,
les naturalistes, il y a que ça de vrai. Tu connais L'œuvre ?
Il faut lire, ma petite. Voilà.
C'est l'histoire... Non, écoute plutôt. "C'était la veille au matin qu'elle avait quitté Clermont
pour venir à Paris, où elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général.
Une femme de chambre devait l'attendre. On avait fixé par lettres un signe de reconnaissance,
une plume grise à son chapeau noir." Voilà, tu porteras un chapeau avec une plume noire.
Elle est hongroise. C'est pour ça que je suis venue. Vous en connaissez, des auteurs hongrois ?
Tu m'excuseras, mais je n'ai pas fini mon corrigé.
Tu viendras me raconter ?
Entrez, entrez, Nouchka.
Approchez.
Asseyez-vous.
Parlez un peu. Pour entendre. Oui, je sais, d'habitude, on dit "pour voir".
Moi, je ne vois presque plus. Allez, dites une chose. -Mais vous n'avez pas 100 ans, madame la générale.
Mais tu es jolie, Nouchka. Tu as la voix d'une qui est jolie.
Bella. Elle ne répond pas, mais elle est là.
Mon chat à couper. Dis-le, Bella, qu'elle est jolie, la petite Nouchka.
Oui, madame. -Tu vois.
J'ai menti, bien sûr, dans ma lettre. J'ai un peu plus de 100 ans.
Et aveugle, je deviens. Et une passion, j'avais.
Les militaires, la lecture. -Qu'elle est jolie.
C'est tout à fait moi, quand j'ai séduit le lieutenant français, là-bas, à Budapest.
Je me revois. Les yeux fermés, je vois encore très bien.
C'était au bal de l'ambassade, et je brillais. Et lui...
"Si elle va d'abord vers sa cousine, elle sera ma femme." -Tu as lu Guerre et Paix, un bon point.
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