The first 200 lines.
Georg ?
Qu'est-ce que tu fais là ? Ils bouclent Paris, tu pourras...
... plus sortir.
- Et toi ? - Je pars demain.
- Où ? - À Cassis.
- C'est où ? - Marseille.
Je prends le bateau. J'ai un visa de sauvetage pour les USA.
C'est quoi ?
Un visa pour ceux particulièrement menacés.
Tu es particulièrement menacé, toi ?
Évidemment !
Mes articles. Le journal.
Tu peux me rendre un service, Georg.
Et te faire un peu d'argent.
Porte ces deux lettres.
Pourquoi pas toi ?
C'est pour Weidel, l'écrivain.
Il est connu. Enfin, il l'était.
Ça me dit rien.
Pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?
J'ai essayé.
Mais l'hôtelière était très bizarre.
Du coup, t'as eu peur.
J'ai pas pris de risque.
- Ces lettres sont de qui ? - L'une de sa femme.
- C'est si important ? - Pour elle, oui.
L'autre est du consulat mexicain.
J'étais ami avec Weidel. On a le même éditeur.
Et mon fric ?
Porte d'abord les lettres à Weidel.
Hôtel Ryad. Chambre 6. Je t'attends ici.
Comment tu vas à Cassis ?
- Tu traînes encore avec Heinz ? - Non.
- Tant mieux. - Pourquoi ?
On a encore une place dans la voiture.
Mais une seule.
Tu veux venir ?
Ouais, je viens.
C'est moi.
Il ignorait combien de temps il avait observé Heinz.
Il ouvrit le sac de l'écrivain.
Il se mit à lire par pur ennui.
Il s'agissait de sa langue,
de sa langue maternelle.
Il tomba sur des mots que sa mère utilisait pour l'apaiser quand il
était en colère et cruel.
Dans cette histoire, il y avait une foule de fous, de déséquilibrés.
Ils étaient tous impliqués dans de sales affaires louches.
Même ceux qui s'y opposaient.
Tous les personnages de l'histoire, et l'un d'eux lui ressemblait,
ne l'agaçaient pas
par leur complexité comme dans la vie.
Il comprenait leurs actes car il pouvait les suivre,
de la première pensée
jusqu'à ce qu'arrivait ce qui devait arriver.
C'est car l'écrivain désormais mort les avait ainsi décrits
que ces personnages lui paraissaient moins mauvais.
Le sac à dos contenait encore deux lettres.
L'une de son éditeur jugeant le récit très prometteur,
mais regrettant qu'on ne publie plus de telles histoires.
L'autre était d'une femme qui avait été la sienne.
Qu'il ne l'attende pas, leur vie commune était terminée.
Il repensa aux deux lettres que Paul lui avait données pour Weidel.
Elles étaient restées dans sa poche.
Le consulat mexicain à Marseille confirmait l'invitation à Weidel
d'aller au Mexique.
Le visa et l'argent du voyage étaient prêts.
L'autre était rédigée par sa femme.
Elle exigeait de le revoir.
Qu'il ne tarde pas, elle l'attendait.
Il fallait qu'il file à Marseille.
Une lettre confuse, mais à l'écriture nette.
Non, pas nette : pure.
"Rejoins-moi vite, mon amour !"
Ouais, je me rapproche...
Le lendemain, il avait atteint Marseille.
Ciel bleu, vent dans les palmiers.
Il faisait froid. Le mistral.
Il était fatigué.
Personne ne le regardait.
C'est ça qui est affreux. Pas qu'ils fixent
ton visage sale et fatigué, tes habits déchirés,
mais qu'ils ne te voient pas, que tu n'existes pas.
Elle lui avait tapé sur l'épaule.
Il se retourna et la vit.
Elle le regarda,
secoua légèrement la tête, se tourna et partit.
Il la suivit du regard.
Un manteau noir,
élégant, des fins souliers.
Une démarche fatiguée.
Elle se retourna, le fixa et poursuivit son chemin.
Une sirène de police
retentit.
Puis une deuxième.
Une rafle eut lieu et il prit la fuite.
Merde !
Une-deux et Borussia Dortmund.
C'est tout ?
Non, je sais dire d'autres choses.
Je dois parler à ta mère.
Je m'appelle Georg, je suis un ami de votre mari.
On a fait le voyage ensemble. Il était blessé à la jambe.
La plaie s'est infectée.
Il est mort.
Il cherchait un hôtel où trouver la tranquillité et se cacher.
Tous affichaient complet.
Malgré sa pancarte "complet",
le septième avait une chambre libre.
Il savait que la femme le dénoncerait.
Demain, peut-être dès aujourd'hui.
Il était épuisé, il s'en moquait.
Le prix qu'elle nota sur un papier était indécent.
Il ne lui restait plus rien.
Il vit les autres dans le hall, angoissés, agités,
attendant de lui raconter, à lui le nouveau, leurs histoires,
quel pays octroyait les transits
et des visas.
Plus tard, dans sa chambre, il pensa au poète.
Il s'empara encore du manuscrit mais il ne fut plus envoûté.
La faim le taraudait et sa cigarette avait un goût horrible.
Il s'allongea sur le lit, pensant dormir pour oublier la faim.
Il déposerait les effets du poète au consulat,
obtiendrait peut-être une récompense
et s'achèterait de quoi manger.
Il trouverait bien quelque chose.
La faim était épouvantable.
C'est mon contrat de travail.
Caracas. Je suis chef d'orchestre.
Vous connaissez ?
Regardez, je devais commencer le 1er septembre.
Et là...
C'est mon visa. Ils veulent de la musique moderne.
Même moi, ça m'a surpris.
Je suis spécialiste de Reger et Nono.
Mais de la musique moderne à Caracas ?
Ils veulent 12 photos d'identité.
Vous voyez : 1, 2, 3, 4, 5, 6,
7, 8, 9, 10, 11, 12, le compte y est.
Je ris pas, on voit mon oreille.
Ça pardonne pas si on rit.
On m'a déjà renvoyé à cause de ça.
Ça m'a coûté cher.
Le billet pour le bateau.
Il fait escale aux USA et au Mexique.
J'ai besoin des transits.
Vous vous dites : "Il a tout ce qu'il faut,
"les transits sont délivrés." Mais non. Ils se méfient.
Ils ont peur qu'on reste ici.
- Vous avez quelque chose à manger ? - Non.
J'ai rien.
Il regarda le chef d'orchestre et les autres
prêts à narrer comment ils avaient réchappé à la mort,
les enfants, hommes et femmes perdus dans leur fuite,
les atrocités qu'ils avait vues. Il ne voulait plus les entendre.
Ne me dites pas qu'ils sont mignons.
Je les déteste.
Je rêve d'en faire de la chair à pâté.
Ils sont à des Américains, Emmy et John Blumenberg.
Ils ont attrapé le dernier vol pour Washington.
Je ne leur jette pas la pierre. John est juif, comme moi.
Je dois les emmener, les chiens
par bateau.
Ils vont se porter garants et j'obtiendrai un visa.
Je dois attendre mon visa de transit et le certificat du vétérinaire.
J'ai fait les plans de leur maison.
Puis il pensa : "C'est Marseille,
"une ville portuaire.
"Des villes où l'on raconte des histoires.
"Elles sont là pour ça. Ces gens ont le droit de raconter.
"Et qu'on les écoute."
Ça m'intéresse pas le Mexique. Je veux juste...
Je les déteste.
Eux et leurs clebs.
Ils veulent nous effrayer.
Un sauf-conduit !
C'est de la folie...
813.
C'est vous.
Oui.
Votre femme..
vient de sortir.
Les deux visas, les billets de bateau,
un mandat postal.
Une filiale Western Union sur la Canebière
est ouverte 24 h/24.
Vous partez le 23. Il vous reste trois semaines.
Faites vite la demande de transit pour les USA et l'Espagne.
Ils font des camps à Aix et Cassis. Les purges sont imminentes.
- Il doit y avoir un malentendu... - Il n'y a pas
de liaison directe pour le Mexique.
Ils ont une peur panique que vous restiez.
Comment s'appelle votre femme ?
Le prénom de votre femme ?
Ne me dites pas que vous avez oublié son prénom.
Elle vient presque tous les jours..
pour avoir de vos nouvelles.
Marie.
Exact. Marie.
Elle a pleuré à chaudes larmes.
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