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Le monde est donc plus fort que moi.
À son pouvoir, je n'ai rien d'autre à opposer que moi-même
ce qui, en réalité, n'est pas rien.
En effet, tant que je ne me laisse submerger, je suis moi aussi une puissance.
Et ma puissance est redoutable
tant que j'aurai le pouvoir de mes paroles à opposer à celui du monde,
parce que ceux qui construisent des prisons
s'expriment moins bien que ceux qui construisent la liberté.
Il est beau, pas vrai ?
- Il doit avoir du succès, non ? - Oui, beaucoup.
Les filles, maintenant à vous d'inviter les garçons à danser !
Invite-le.
- Tu crois ? - Allez !
Qu'est-ce que tu fais ?
- Laisse-le tranquille. - Occupe-toi de tes affaires !
De mes affaires ?
Je vais m'occuper de toi !
Tirons-nous.
T'es sûr qu'on peut entrer ?
Ne t'inquiète pas, mes parents sont ouverts d'esprit.
Je regardais ce tableau. De loin, il est beau.
Mais vu de près, c'est des taches !
C'est un tableau bizarre.
Je suis Elena Orsini.
Martin Eden.
Vous êtes courageux, M. Eden.
N'importe qui aurait fait pareil.
Je lisais ça.
- "Bau-de-lâ-ire". - Baudelaire.
- Baudelaire. - C'est ça.
Il vit encore ?
Il peut être en vie selon vous ?
Il est français ?
- Oui. - C'est écrit en français.
Je parle un peu français, moi aussi.
- Ah oui ? - Oui.
"Martin", ça sonne français.
Enchanté.
Vous aimez Baudelaire ?
Oui.
Je viens de le voir. Il a l'air mieux que les autres.
C'est son chef-d'œuvre.
Les poésies sont un peu… osées.
Osées ?
Moi aussi.
Ah, vous aussi.
Bien.
Elena, ma chérie.
Matilde…
Je te présente M. Eden.
M. Eden, ma mère.
- Enchanté. - Comment vous remercier pour Arturo ?
Restez déjeuner avec nous.
- Vous voyagez, M. Eden ? - Depuis tout petit.
À quel âge avez-vous commencé à voyager ?
J'avais 11 ans.
Et cette cicatrice ? Comment est-ce arrivé ?
Celle-ci ?
Un voyou m'avait cherché des noises.
Mais maintenant, il boite !
Vous auriez vu comment il a réglé son compte au gardien !
Un costaud avec une sale tête.
Le gouvernement devrait investir dans l'éducation, vous ne croyez pas ?
Je crois que si le pain est l'éducation
et la sauce la pauvreté,
l'éducation…
fera disparaître la pauvreté.
Excusez-moi. Je voulais juste récupérer la sauce.
Elle est trop bonne.
- Vous êtes très sympathique, M. Eden. - Merci.
Vous aussi.
J'espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyé.
Ennuyé ?
C'est le plus beau jour de ma vie. Vraiment !
Je ne suis pas habitué…
Tout ça est nouveau pour moi.
Au revoir.
- Salut, Martin. - Salut, Mariano.
Comment ça va ?
Apporte-moi de l'eau !
Salut tonton !
Qu'est-ce que tu as, Martin ?
Tu as l'air tout aimable ce soir.
Demain, tu viens travailler avec moi.
Ce balourd de Nerone est encore tombé malade.
Je peux pas, j'ai à faire.
Giulia, tu l'entends ?
Il se croit à l'hôtel.
Il va et vient, il paie quand bon lui semble.
C'est quoi ce livre ?
Tu sais ouvrir un livre maintenant ?
Ramène de l'argent à la maison, pas des livres !
Tu as compris ?
Laisse-le tranquille.
Ne m'interromps pas quand je parle à ton frère !
- Il a un mois de retard. - Il te paiera.
Ouais, c'est sûr !
Je ne le supporte plus !
SPLEEN ET IDÉAL
Encore un coup comme ça et je finis à l'hôpital.
Combien ?
Combien de livres ?
Deux, quatre, six, huit, dix.
Dix mille lires.
Trois mille.
Ce sont de bons livres. Dix mille lires.
Il sait qu'ils sont bons.
Tu te mêles toujours de tout !
Et éloigne cette cigarette !
OK, c'est d'accord.
Faut toujours que tu t'en mêles !
J'ai commencé à lire.
Je lis tout ce que je trouve avec une frénésie d'apprendre.
Je veux devenir comme vous.
Parler, penser comme vous…
Comment je peux y arriver ?
Si vous m'aiderez…
"Si vous pouviez."
"Si vous pouviez m'aider."
M. Eden, vous avez besoin d'une instruction.
Il faudrait retourner à l'école.
Quand l'avez-vous quittée ?
- En dernière année d'École primaire. - Vous devriez repartir de là.
Vous en êtes capable.
Pour s'instruire, il faut de l'argent.
Je suis sûre que votre famille peut vous aider
à atteindre un objectif si important.
Alors je vais devoir me débrouiller tout seul.
Et parcourir à pied ce chemin de l'instruction.
Si vous pourrez… pouviez me montrer comment faire…
Il faut étudier. Et étudier encore.
Je vous prête une bonne grammaire.
Merci.
J'aurai tout mon temps sur la Nunziatina.
Elena.
Papa !
Comment vas-tu ?
Très bien.
Voici M. Eden.
Bonjour.
Je suis le dernier à vous remercier
d'avoir aidé Arturo.
Alors pour la dernière fois : "Il n'y a pas de quoi."
M. Eden me semble être un jeune homme très doué.
Absolument.
Allons chercher le livre de grammaire.
Je ne voulais pas vous interrompre.
- On doit y aller. - Oui, bien sûr.
Au revoir.
Chère Elena, le moteur du bateau a subi une avarie.
Nous avons dû gagner le port de Gênes.
L'armateur a réduit l'équipage et mon contrat s'est interrompu.
De retour à Naples, j'ai cherché du travail.
Et grâce à mon ami Nino,
j'ai trouvé une place dans une fonderie.
Je tenais à vous informer de ma marche forcée
à travers le royaume de la connaissance.
Je lis !
Je lis tel un infatigable pêcheur.
J'apprends de nouveaux mots. J'en fais des amis.
Je les fréquente avec assiduité.
Et je les emploie pour décrire ce que je vois.
Je joins à cette lettre
des poèmes que j'ai composés comme des exercices pratiques.
Ne les jugez pas trop sévèrement.
Ce ne sont que des jeux de mots,
mais j'espère qu'ils vous rendront fière de votre lointain élève.
Dès mon retour,
je vous parlerai d'une idée pour ma vie future,
et qui illumine mes pensées.
Pas trop fatigué, mon chou ?
T'es ici pour bosser,
pas pour glander !
Cher M. Eden,
votre lettre m'a comblée de joie.
Je vais bien.
La vie continue. Je passe des journées monotones à étudier.
J'ai lu vos poèmes avec beaucoup d'intérêt.
Ils sont un exemple de diligence et de dévouement.
Toutefois, sans pouvoir donner un jugement artistique,
car le thème de vos vers dépasse mon expérience,
je suis sûre que tout ce que vous écrivez est sincère
et que vous l'avez vu de vos yeux.
Cet endroit est pourri.
On travaille dur toute la journée.
On est traités comme des merdes.
Ma paie part en alcool.
Et pas une femme sous la main.
Juste du 5 contre 1.
Dans une semaine on rentre à Naples.
Naples ?
Personne ne m'attend à Naples.
Où je peux aller ?
Autant devenir clochard.
Mieux vaut un clochard vivant qu'un esclave mort.
- Quoi ? - On a besoin de souffler.
- C'est quoi ce bordel ? - C'est rien.
- J'ai besoin d'une pause ! - Qu'est-ce que vous foutez ?
Tu me fais chier !
- C'est trop dur pour toi ? - Tu me fais chier !
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