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LE GRAND SOMMEIL
Je m'appelle Marlowe. Le général Sternwood m'attend.
Bien, M. Marlowe. Veuillez me suivre.
- Je vais annoncer votre arrivée. - Merci.
Bonjour.
Vous n'êtes pas très grand.
Ce n'est pas faute d'avoir essayé.
Vous n'êtes pas mal,
mais vous le savez sûrement déjà.
Merci.
- Comment vous appelez-vous ? - Reilly. Doghouse Reilly.
C'est un drôle de nom.
Vous trouvez ?
Vous êtes boxeur ?
- Non, limier. - Qu'est-ce que c'est ?
- Un détective privé. - Vous vous moquez de moi.
Vous êtes mignon.
Le général va vous recevoir.
- Qui est-ce ? - Mlle Carmen Sternwood.
- Il faudrait la sevrer. - Oui, monsieur.
- Voici M. Marlowe, général. - Enchanté.
- Asseyez-vous. - Merci.
Cognac, Norris.
Comment buvez-vous votre cognac ?
Dans un verre.
Avant, je buvais mon cognac avec du champagne.
Du champagne glacé
avec trois doses de cognac.
Soyez un peu plus généreux.
J'aime voir les gens boire.
Ça suffit, Norris.
Vous pouvez enlever votre veste.
Merci.
Il fait trop chaud ici pour tout homme digne de ce nom.
Vous pouvez également fumer.
J'apprécie toujours l'odeur du tabac.
J'en suis réduit à céder à mes vices par procuration.
Ma vie n'a plus que l'ombre de son panache d'antan.
Je suis handicapé, mes deux jambes sont paralysées.
Je mange et je dors peu,
je souffre d'insomnie.
C'est la chaleur qui me maintient en vie, comme un parasite.
Oui.
Les orchidées servent d'excuse à cette chaleur.
- Aimez-vous les orchidées ? - Pas vraiment.
Je les déteste.
Leur chair est semblable à celle des hommes.
Leur parfum rappelle la pourriture douceâtre de la corruption.
Parlez-moi de vous, M. Marlowe.
Ce sera bref. J'ai 38 ans. J'ai fait des études.
Je parle encore anglais quand mes affaires l'exigent.
J'ai travaillé pour le bureau du procureur.
Bernie Ohls m'a dit que vous vouliez me voir.
Vous n'aimiez pas travailler pour le procureur ?
On m'a renvoyé pour insubordination. C'est ma spécialité.
Oui.
C'était également la mienne.
Que savez-vous de ma famille ?
Vous êtes un millionnaire veuf.
Vous avez deux jeunes filles.
L'une est célibataire, l'autre s'est mariée
avec un certain Rutledge. Un fiasco.
- Elles vivent avec vous... - Poursuivez.
Elles sont jolies et aiment s'amuser.
- Qu'attendez-vous de moi ? - On me fait encore chanter.
Encore ?
Il y a un an, j'ai versé 5000 s à un certain Joe Brody
- pour qu'il laisse ma cadette. - Hmm.
Qu'est-ce que cela veut dire ?
Ça veut dire "Hmm."
Vous n'avez pas prévenu le procureur,
sinon, j'en aurais eu vent.
- Qui s'en est chargé ? - Shawn Regan.
Shawn Regan ?
Cette fois, vous n'avez pas fait appel à lui.
- Pourquoi ? - Shawn m'a abandonné.
Je ne l'ai pas vu depuis longtemps.
Il y a un mois, sans un mot.
Je ne pouvais pas le retenir. Je n'étais que son employeur.
Mais j'espérais être plus que cela.
J'aurais voulu qu'il vienne me dire au revoir.
Voilà ce qui m'a blessé.
Vous l'avez connu ?
À l'époque où il importait du rhum de contrebande du Mexique.
J'étais dans l'autre camp.
Quand nous ne nous tirions pas dessus,
nous buvions ensemble.
Mes respects, monsieur.
Peu d'hommes peuvent se vanter d'avoir échappé aux balles de Shawn Regan.
Il commandait une brigade de l'Armée républicaine irlandaise.
- Mais vous le saviez. - Non, je l'ignorais.
Servez-vous.
Je savais qu'il était doué dans son domaine.
J'ai été ravi d'apprendre qu'il était à votre service en tant que...
Peu importe.
En tant qu'ami.
Je le considérais presque comme mon fils.
Il restait assis ici, à suer comme un porc,
et à boire le cognac qui m'était interdit,
en parlant de la révolution irlandaise.
Trêve de bavardage.
Tenez.
ARTHUR GWYNN GEIGER Livres rares et éditions de luxe
Lisez le verso.
MONSIEUR,
CE NE SONT PAS DES PIÈCES DE COLLECTION,
MAIS DES DETTES DE JEU QUE JE VOUS CONSEILLE DE PAYER.
RESPECTUEUSEMENT, A.G. GEIGER
RECONNAISSANCE DE DETTES
- S'agit-il de sa signature ? - Oui.
- Qui est Arthur Gwynn Geiger ? - Aucune idée.
- Avez-vous interrogé votre fille ? - Non.
Elle jouerait les innocentes.
Je l'ai rencontrée dans le vestibule. Elle m'a fait son numéro.
Ensuite, elle s'est jetée dans mes bras.
Alors ?
Votre autre fille est-elle mêlée à ça ?
- Non. - Elles sont pareilles ?
Leur seul point commun, c'est leur sang corrompu.
Vivian est gâtée, exigeante, intelligente et impitoyable.
Carmen est une enfant cruelle qui aime arracher les ailes des mouches.
J'imagine qu'elles possèdent tous les vices ordinaires
en plus de ceux qu'elles se sont inventés.
Si je semble être un père désenchanté,
c'est que je n'ai plus la force d'arborer l'hypocrisie victorienne.
Nul besoin de préciser qu'un homme qui a vécu ma vie
et qui devient père sur le tard
n'a que ce qu'il mérite.
Alors ?
Payez-le.
- Pourquoi ? - Elle a signé ces reconnaissances.
Oui.
Qui est ce Joe Brody à qui vous avez versé 5 000 s ?
J'ai oublié. Mon majordome, Norris, vous le dira.
Je crois qu'il se présentait comme un joueur.
D'après Geiger, il s'agit de dettes de jeu.
C'est possible.
Pensez-vous que c'est vrai ?
Non.
Vous voulez que je vous débarrasse de Geiger.
- C'est ça ? - Oui.
Vous voulez que je l'interroge ?
Je veux en être débarrassé.
Ça risque de coûter cher.
Merci pour le cognac, général.
Je l'ai apprécié autant que vous.
- Je vous contacterai. - Bonne chance.
M. Marlowe, Mme Rutledge voudrait vous voir avant votre départ.
Pour ce qui est de l'argent,
le général m'a demandé de vous donner un chèque couvrant vos frais.
Comment vous l'a-t-il demandé ?
Je vois. J'ai oublié que vous êtes détective.
À sa façon de sonner la cloche.
- Vous faites ses chèques ? - J'ai ce privilège.
Pour l'instant, je n'ai pas besoin d'argent.
Mes tarifs sont de 25 S parjour, plus les frais.
Bien, monsieur.
- Comment a-t-elle su que j'étais là ? - Elle vous a vu.
J'ai dû lui dire qui vous étiez.
Je ne sais pas si j'aime ça.
Voulez-vous me dicter mes devoirs ?
Non, je veux juste savoir en quoi ils consistent.
Par ici, monsieur.
- Entrez et dites qu'on vous attend. - Merci.
Vous vouliez me voir ?
Vous êtes détective privé ?
Je croyais qu'ils étaient fictifs.
Ou qu'ils se contentaient d'espionner dans les couloirs d'hôtels.
Vous êtes dans un bel état.
Et je ne suis pas grand non plus.
La prochaine fois, je viendrai sur des échasses.
Je doute que ça vous soit utile.
Parlez-moi de cette affaire que vous devez régler pour papa.
- C'est trois fois rien. - Vraiment ?
C'est une affaire complexe.
Pas tellement.
Par quoi allez-vous commencer ?
- Comme d'habitude. - Vous avez des habitudes ?
Oui, tout est décrit avec des schémas à la page 47
du Manuel du parfait détective.
Votre père m'a offert un verre.
C'est un manuel de comique que vous avez lu.
Vous avez entendu ?
Je suis sérieuse. Mon père n'est pas...
- Votre père... - Servez-vous.
Mon père est souffrant.
Je ne veux pas que cette affaire l'inquiète.
C'est pour ça que je m'en occupe.
- Pas de secret professionnel ? - Non.
- Vous n'avez plus soif ? - J'ai changé d'avis.
Alors...
- Comment l'avez-vous trouvé ? - Il me plaît.
Il appréciait Shawn. Shawn Regan.
Vous devez sûrement le connaître.
Vous n'êtes pas obligé de bluffer.
- Mon père veut le retrouver, c'est ça ? - Et vous ?
Bien sûr. Il n'aurait pas dû partir comme ça.
Même s'il n'en parle pas, mon père en a souffert.
- En a-t-il parlé ? - Demandez-lui.
Je n'apprécie pas votre méfiance.
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