The first 200 lines.
Je ne pensais pas trouver un ami comme Bruno dans la vie.
Ni que l'amitié était un lieu où l'on plante ses racines
et qui reste là à nous attendre.
J'étais fils unique dans un appartement en ville,
peu habitué à faire les choses à deux.
Mais à l'été 1984,
mes parents louèrent une maison dans un village de montagne
où, par ironie du sort, vivait un seul enfant à l'époque.
Bruno.
LES HUIT MONTAGNES
Bruno !
Merde alors, Bruno !
Pardon. Il y en a une ici.
Merci.
Je m'appelle Francesca.
Enchantée, Guglielmina Sonia. Je dois y aller.
Au revoir.
Mon cœur,
il est tard.
OK.
Bonne nuit.
- Viens. Tu veux un petit-déjeuner ? - Oui.
On vient d'arriver,
mais on a quelques provisions.
Tu veux un biscuit ?
Oui.
Tu vis ici ?
Oui.
Tu as des frères et sœurs, Bruno ?
Non, je suis le dernier enfant du village.
Pardon ?
Je suis le dernier enfant du village.
Bonjour, Pietro.
Je te présente Bruno.
Salut.
Tu prends ton petit-déjeuner ?
- Merci. - Je t'en prie.
Tu as quel âge, Bruno ?
- J'aurai 12 ans en novembre. - Comme Pietro !
Mais lui, en janvier.
Tu habites où ?
Là-bas, chez mon oncle et ma tante. Mon père n'est pas là.
Il est où ?
À l'étranger, il est maçon.
En Suisse ou peut-être en Autriche.
Et ta maman ?
- Je peux prendre un autre biscuit ? - Oui.
Prêt ?
Attends. Oui !
1, 2, 3.
1, 2, 3.
Salut, Bruno !
Merde !
Tu m'as fait peur ! Tu t'es fait mal ?
Non, ça fonctionne. On y va !
Avant, il y avait 183 habitants à Grana.
Et maintenant ?
14, moi inclus.
Il y avait...
deux magasins,
un bar,
l'école, la boulangerie...
Et puis un jour, ils ont construit la route,
tu sais, pour faire venir du monde à Grana.
Et tu sais ce qui s'est passé ?
Quoi ?
Tout le monde est parti.
Ton père aussi ?
Oui.
Le tien aussi ?
Il est resté à Turin. Il travaille.
Moi, je suis là avec ma mère.
On a loué la maison pour tout l'été.
Il fait quoi ?
Il est ingénieur dans une énorme usine
où travaillent, tu imagines, 10 000...
Je plaisante pas, 10 000 personnes !
La vache !
10 000.
Merde, ma tante ! C'est l'heure de la traite.
Selon mon père,
à chaque période de légèreté devait succéder une période de gravité.
Le temps du travail, de la plaine et de l'humeur noire.
Merde !
Il fait quoi ce con ?
Va te...!
Attends !
Attends !
Vas-y maintenant ! Vas-y !
Pendant ce temps mes jambes pâlissaient,
guérissaient de leurs égratignures
et oubliaient les démangeaisons des orties.
L'été à Grana me semblait si loin
que je me demandais s'il avait vraiment existé.
Je te vois !
Content que tu sois revenu, Berio.
- Comment tu m'as appelé ? - Berio.
Ça veut dire "pierre" dans ma langue. Comme Pietro.
Ici, je t'appelle comme ça.
Berio.
OK. Apprends-moi ton dialecte.
Qu'est-ce que tu veux savoir ?
Les arbres.
Celui-là.
C'est un làres ,
et il a des aiguilles douces.
Bruno !
Va te faire foutre !
Ciao.
- J'ai rien entendu. - C'est vrai ?
Ces lignes s'appellent des courbes de niveau.
Plus elles sont rapprochées, plus la pente est raide.
Les nombres indiquent l'altitude.
Là. Là. Et là.
Exactement.
Ici, c'est où je veux arriver demain.
3010.
Purée !
Je peux venir avec toi ?
T'es sérieux ?
- T'en es capable ? - Oui.
Sûr ? On fera pas demi-tour.
Les voilà.
Cervin,
Grand Tournalin, Breithorn.
Et lui, c'est le Lyskamm.
On le surnomme le "mangeur d'hommes". Tu savais ?
Non.
Cette ville crasseuse ne te manque pas ?
Non !
On y va !
Mais Papa, on vient d'arriver.
OK.
Comment va ton ami ?
Bien, je crois...
Il est monté à l'alpage avec son oncle
pour l'aider.
Alors je le vois plus.
C'est à une heure de marche.
Une heure, c'est peu.
On ira ensemble si tu veux. Tu en dis quoi ?
D'accord.
Allez ! On y va !
Attends !
- Il doit redoubler ? - Je ne sais pas.
S'ils ne le laissent pas passer...
Bruno est intelligent, ce serait dommage qu'il arrête.
S'il avait quelqu'un pour l'aider, il réussirait.
Oui, oui. Parlez-en à mon mari.
- Salut, Pietro ! - Salut, Bruno !
Tu dois être Bruno. Pietro m'a beaucoup parlé de toi.
Bonjour.
- C'est ton oncle ? - Oui.
Viens, je te montre un truc.
On prend celui-là.
D'accord, on essaie.
Ça te plaît ?
Oui.
J'apprends à devenir casaro .
Ça veut dire quoi ?
Celui qui fait le fromage.
- C'est toi qui les as faits ? - Non.
C'est mon oncle. Moi, je les tourne et je les range.
Trop peu.
Avec ces normes absurdes,
on ne vit plus de notre travail comme avant.
Et les montagnes ? Comment elles s'appellent ?
- Grenon. - C'est laquelle Grenon ?
Toutes.
Les cimes n'ont pas de nom ici.
Et le glacier ?
Vous y êtes déjà monté ?
Non. Jamais trouvé le temps.
Je voulais y aller avec mon fils. Peut-être que...
On pourrait emmener Bruno.
Vous en dites quoi ?
D'accord.
Pietro, tu sais qu'un jour...
On parlera plus tard.
Pas maintenant. On parle quand on s'arrête.
OK.
C'est pas magnifique ?
Si.
Le glacier fascinait l'homme de science qu'était mon père.
Il lui rappelait ses études de physique et chimie,
la mythologie sur laquelle il s'était formé.
Il disait que le glacier est la mémoire des hivers passés
que la montagne conserve pour nous.
En haute altitude, elle en garde le souvenir,
et si on veut retrouver un hiver lointain
c'est là-haut qu'il faut aller.
L'eau que tu bois
n'est pas la neige de l'an dernier.
Elle a au moins 100 ans.
100 ans ?
Peut-être même 150.
C'est difficile à dire.
Les glaciers sont fascinants,
ils se déplacent en permanence.
Vous savez pourquoi ?
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