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Entrez, la vérité est ici !
Entrez, venez la voir,
et quand vous l'aurez vue, vous en rêverez la nuit !
Simplement vêtue de terre, elle se présente à tous dévoilée !
Entrez, messieurs, entrez. On ne paie qu'en sortant.
N'hésitez pas, messieurs, c'est un spectacle voluptueux,
audacieux et troublant !
Un spectacle pour ceux
qui n'ont pas leurs yeux dans leur poche.
Entrez, messieurs !
-Suffit ! L'entrée des artistes, je la connais. Ça ne prend pas.
On entre sournoisement et on voit le spectacle sans payer.
-C'est pas le spectacle que je veux voir.
C'est le directeur. -Le directeur, rien que ça.
Et que lui voulez-vous ? -Oh, je voudrais juste lui parler.
Pour qu'il m'engage. -Ah, bien sûr !
Et pourquoi pas votre nom là, tout de suite, sur l'affiche ?
Pourquoi pas ? Nature morte.
-Dites donc ! -Oui, je le dis et je le prédis.
Tu verras mon nom en grand : Frédérick Lemaître.
Que ce nom reste gravé dans ta vacillante mémoire.
Frédérick Lemaître, souviens-toi. Oh, regarde.
-Elle n'est pas mal, vous la connaissez ?
Pas encore.
Ah, vous avez souri.
Ne dites pas non, vous avez souri.
La vie est belle et vous êtes comme elle, si belle.
-On dirait que vous avez couru. -Oui, après vous.
-Après moi ? Mais vous venez à ma rencontre.
-Justement, je vous ai vue et le choc, l'émotion,
le temps de me décider et vous étiez déjà loin.
Alors... -Alors ?
-Alors comme j'ai horreur de suivre une femme,
j'ai couru pour vous dépasser et venir à vous.
Bien, où allons-nous ? -C'est simple, chacun de notre côté.
-C'est peut-être le même ? -Non.
-Pourquoi ? -Parce que j'ai rendez-vous.
Rendez-vous ? Destin tragique.
On vit ensemble depuis deux minutes et vous voulez déjà me quitter.
Et me quitter pour un autre que vous aimez, hein ?
J'aime tout le monde.
-Parfait, je ne suis pas jaloux, mais lui, l'autre, il l'est.
Qu'en savez-vous ?
Ils le sont tous, sauf moi.
N'en parlons plus, nous avons tant de choses à nous dire.
-Vraiment ? -D'abord : je m'appelle Frédérick.
Dites-moi votre nom. -On m'appelle Garance.
Garance ? C'est joli.
-C'est le nom d'une fleur. -Rouge, comme vos lèvres ?
Alors ?
-Alors, au revoir, Frédérick. -Oh non, vous n'allez pas
me laisser seul sur le boulevard du Crime ?
Quand vous reverrai-je ? -Bientôt, peut-être.
Sait-on jamais. -Oh, Paris est grand.
-Paris est tout petit pour ceux qui s'aiment comme nous
d'un aussi grand amour.
Entrez !
C'est ici le seul, l'unique,
l'incomparable
salon des figures !
Ah, vous avez souri !
Ne dites pas non, vous avez souri.
La vie est belle et vous êtes si belle.
-"Mon amour et ma vie, mon amour de toujours.
"Depuis que tu es partie, je traîne mes jours comme des chaînes.
"Reviens, je t'en prie.
Je jure de ne plus..."
"Oui, j'en fais le serment.
"Jamais plus, je ne lèverai la main sur toi
comme je le faisais autrefois."
Ça va comme ça ?
-Si ça va ? C'est fameux, émouvant.
Si elle est pas heureuse avec ça,
c'est à désespérer.
Pauvre imbécile.
-Tout de même, y a pas à dire, c'est beau.
Quoi ?
L'instruction.
-Mon pauvre Avril. -C'est vrai ça, M. Lacenaire.
On se demande où vous allez chercher tout ça.
-Assez de bêtises, passons aux choses sérieuses.
Tu as les couverts ? -Oui.
Et c'est du massif.
Du massif...
Aujourd'hui, les cuillères, hier, une pendule...
Tiens, voilà mon ange gardien. Laisse-moi, Avril, à ce soir.
Déjà sortie du puits, mon ange et ma douceur ?
-Le puits, c'est fini, et la vérité aussi.
Déjà ?
-Oui, la clientèle devenait trop difficile.
Vous comprenez, la vérité seulement jusqu'aux épaules,
ils étaient déçus. -Oui, ils désiraient davantage.
Rien que la vérité, toute la vérité.
Le costume doit vous aller à ravir. -C'est toujours
le même. -Quelle pudeur.
-Oh, ce n'est pas ça. Mais ils sont vraiment trop laids.
-Ah, c'est vrai qu'ils sont trop laids.
J'aimerais les supprimer un à un. -Toujours cruel, Pierre-François ?
-Je ne suis pas cruel, je suis logique.
J'ai déclaré la guerre à la société.
-Et vous avez tué beaucoup de monde,
ces temps-ci ? -Non, voyez, aucune trace de sang.
Seulement quelques taches d'encre.
Mais je prépare quelque chose
d'extraordinaire.
Vous avez tort de sourire, je vous assure.
Je ne suis pas un homme comme les autres.
Mon coeur ne bat pas comme le leur. Avez-vous déjà été humiliée ?
Non, jamais.
Moi non plus, mais ils ont essayé.
C'est déjà trop pour un homme comme moi.
Enfant, j'étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres.
Ils ne me l'ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux.
"Levez la tête, Pierre-François." "Regardez-moi." "Baissez les yeux."
Et ils m'ont meublé l'esprit de force avec des livres.
De vieux livres.
Tant de poussière dans une tête d'enfant.
Belle jeunesse, vraiment.
Ma mère, qui préférait mon imbécile de frère
et mon directeur de conscience qui me disait :
"Vous êtes trop fier.
Rentrez en vous-même." Ce que j'ai fait.
Les imprudents : me laisser seul avec moi-même et ils me défendaient
les mauvaises fréquentations.
Quelle inconséquence, mais quelle prodigieuse destinée.
N'aimer personne, être seul.
N'être aimé de personne.
Etre libre.
C'est vrai que je n'aime personne.
Pas même vous, Garance.
Mais vous êtes la seule femme que j'ai jamais approchée sans haine.
Mais je ne vous aime pas.
-C'est heureux, mais pourquoi venez-vous me voir tous les jours ?
Est-ce parce que je ne demande pas ce que demandent les autres hommes ?
Non.
-Alors, pourquoi ? -Parce que je m'ennuie.
Je vous amuse, peut-être ?
-Oui, vous parlez tout le temps, on se croirait au théâtre.
Ça distrait.
Vous ne me prenez pas au sérieux.
Si j'étais vaniteux, j'en serais blessé,
mais je n'ai pas de vanité, je n'ai que de l'orgueil.
Et je suis absolument sûr de moi.
Voleur par nécessité, assassin par vocation,
mon chemin est tout tracé et je marcherai la tête haute.
Jusqu'à ce qu'on me la coupe.
Mon père me l'a assez dit : "Vous finirez sur l'échafaud."
-Vous avez raison, faut toujours écouter ses parents.
Tiens ? Vous écrivez encore des pièces ?
Oui, à mes moments perdus.
"La mauvaise conduite",
c'est un drame ? -Non, un vaudeville licencieux.
J'ai le drame en horreur, c'est un genre inférieur.
Ces personnages qui s'entretuent sans se faire le moindre mal.
Je trouve ça déprimant.
Tiens, le Jugement dernier.
Ici, Jupiter,
dit Jéricho, à cause de la trompette.
Dit La Méduse, à cause du radeau.
Salut, Lacenaire. Mes hommages à la beauté.
Alors, quoi de neuf, aujourd'hui ?
Combien ?
-Mais... -Je n'ai pas de secret pour madame.
Oh, mes compliments.
-Je vous en prie. -Combien ?
20 francs.
-Tu veux rire ? -Non.
-N'oublie pas qu'on m'appelle aussi Pleure-Misère, Lésineur ou Le Rat,
parce que je suis avare comme un rat.
Entrez, mesdames et messieurs !
1 franc aux avant-scènes, si vous êtes fortunés
et 4 sous au paradis, si vous êtes pauvres.
Entrez et venez voir
"Les dangers de la forêt vierge" ou "Le crime et la vertu".
Grande pantomime féérique, exotique et pyrotechnique.
Entrez !
Et vous verrez une fillette de 15 ans
poursuivie par un lion de l'Atlas, un incendie de forêt,
un enlèvement en ballon
et vous me verrez moi-même, le seul, l'unique,
l'incomparable Anselme Deburau,
qui a joué la pantomime dans le harem du Grand Turc
en sa propre présence !
Mais celui que vous ne verrez pas à l'intérieur, c'est celui-là !
Celui-là ne sait rien faire.
C'est un attardé, un rêve-debout. Rires
Même quand il est assis.
Invraisemblable niais, un lamentable ahuri.
Un incompréhensible bon à rien.
Et celui-là, hélas,
c'est mon fils.
Voyez ici la honte d'une famille d'artistes.
Le désespoir d'un père illustre, la racine de ses cheveux gris.
Mais quand je dis "mon fils", j'exagère.
Une nuit, que la lune était pleine, il est tombé, sa mère l'a trouvé
dans un seau d'eau, mais nous ne sommes pas ici
pour étaler nos malheurs.
Le spectacle va commencer, un spectacle unique.
Pour ceux qui sont près de leurs sous,
pour les pingres, les ladres, les regardants,
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