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LE SACRIFICE
Viens m'aider, mon garçon !
Il était une fois, il y a longtemps,
un vieux moine
dans un monastère orthodoxe.
Il s'appelait Pamve.
Il planta un arbre sec, comme celui-ci, sur une montagne.
A son disciple,
un moine nommé Johan Kolov,
Pamve dit
d'arroser l'arbre chaque jour jusqu'à ce qu'il s'épanouisse.
Donne-moi des galets.
Chaque matin à l'aube,
Johan remplissait un seau d'eau et se mettait en route.
Il gravissait la montagne pour arroser le tronc sec,
et chaque soir, il rentrait
au monastère.
Trois ans s'écoulèrent ainsi.
Et un beau jour,
en arrivant au sommet de la montagne,
il vit son arbre couvert de fleurs !
Quoi qu'on en dise, la méthode,
le système, c'est une grande chose !
Tu sais, parfois,
je me dis
que si chaque jour,
exactement à la même heure,
on faisait la même chose
comme un rituel, inaltérable, systématique,
chaque jour, toujours à la même heure,
le monde serait changé.
Quelque chose changerait, il ne pourrait en être autrement.
Supposons
que tu te réveilles :
Tu te lèves à 7 heures précises,
tu vas dans la salle de bains,
tu remplis un verre d'eau au robinet
et tu le verses dans les toilettes. C'est tout.
Vous ne vous débarrasserez pas de moi !
C'est beau, n'est-ce pas ?
Comme au Japon. Les ikebana.
Je suis invité chez vous ce soir pour fêter votre anniversaire.
C'est un grand honneur.
C'est le dernier.
La poste est fermée.
S'il vient des retardataires,
ils attendront demain.
Je n'ai pas mes lunettes. Pouvez-vous me le lire ?
"Bon anniversaire à notre ami - stop.
"Nous embrassons le grand Richard,
"le bon prince Mychkine - stop.
"Dieu te donne bonheur santé paix.
"Tes toujours fidèles
"richardiens et idiotistes - stop."
Oh, c'est très touchant !
Une plaisanterie.
Une plaisanterie amicale.
"Idiotistes." Ce n'est pas mal trouvé.
"Dieu te donne le bonheur." Quels rapports avez-vous avec Dieu ?
Je n'en ai pas. Que voulez-vous dire ?
C'est sans importance.
Vous voici, journaliste célèbre,
auteur dramatique,
critique littéraire,
qui donnez des conférences sur l'esthétique
à l'université...
Ton lasso ! Cours vite le chercher !
Essayiste, aussi.
Mais vous restez si sombre !
Où voulez-vous en venir ? Pourquoi "sombre" ?
Ne vous affligez pas,
ne soyez pas triste,
ne vous attendez à rien. C'est ça qui compte :
Ne s'attendre à rien !
Comment ? Qui vous dit que j'attends quoi que ce soit ?
Nous attendons tous...
quelque chose.
Tenez, moi, par exemple.
Toute ma vie
j'ai attendu.
Toute ma vie je me suis senti
comme sur un quai de gare.
Et toujours, j'ai eu le sentiment
que ce qui se passait n'était pas la vraie vie,
mais une attente de la vie,
une attente de quelque chose de réel,
d'important. Pas vous ?
Oui, dans ce sens-là...
Je ne m'attendais pas à ce que vous vous posiez
ce genre de problèmes.
Mais si !
Je m'y intéresse ! Hélas, hélas...
Parfois il me passe des idées bizarres par la tête.
Je vous assure...
Par exemple, ce nain.
Ce nain de malheur.
Quel nain ?
Mon Dieu, je ne vous suis plus du tout !
Vous savez bien, le bossu !
Chez Nietzsche !
A sa vue, Zarathoustra s'évanouit.
S'évanouit ? Que voulez-vous dire ?
Vous êtes familier de Nietzsche ?
Enfin, pas personnellement.
Je ne l'ai pas étudié à fond.
Mais...
ça m'intéresserait, je ne peux pas le nier.
Parfois je pense à des choses comme cette idiotie
d'Eternel Retour.
On vit ici-bas, on souffre.
On espère,
on attend quelque chose,
on espère, on perd espoir, on va vers la mort,
et en fin de compte on meurt
et on renaît, mais sans se rappeler le passé.
Et puis tout recommence.
Pas tout à fait de la même façon,
avec de petites différences,
mais c'est toujours le même désespoir
et la même absurdité.
Non, d'ailleurs !
Tout comme avant,
sans la moindre différence.
Juste une nouvelle représentation,
pour ainsi dire.
J'aurais pu l'organiser moi-même, si ça ne tenait qu'à moi !
Plutôt comique, non ?
Mais il n'y a rien de neuf là-dedans.
Vous ne croyez pas avoir inventé ça ?
Vous ne pensez pas l'homme
capable d'inventer une construction universelle ?
De créer un prétendu modèle de loi absolue, de vérité absolue ?
Ce serait comme s'il créait un univers nouveau
et s'érigeait en démiurge.
Vous y croyez, à votre nain ? A cette idiotie d'Eternel Retour ?
Oui...
parfois j'y crois.
Et si je crois vraiment à une chose,
elle deviendra réalité.
"Croyez que cela vous est donné
"et il en sera ainsi."
Mais il faut que je rentre.
Il est tard, et je dois trouver un cadeau.
Ce n'est pas la peine.
C'est un vrai jour de fête !
Vous êtes submergé de télégrammes !
Qu'as-tu à gémir ?
Tu sais : "Au commencement était le verbe."
Mais toi, tu es muet. Comme un poisson.
Une petite truite.
Tu vois, mon garçon, nous nous sommes égarés.
L'humanité suit une fausse route, une route très dangereuse.
Comme tu es devenu lourd !
La première sensation que l'homme ait connue...
Comment va-t-il ces temps-ci ? Bien ?
Oui. Pourquoi ?
Il travaille beaucoup.
Je n'aime pas trop ses monologues.
Alexandre !
Docteur ! Attendez ! On vient !
Tu n'es pas fait pour une expédition en Afrique.
C'est toute une aventure !
Sois le bienvenu !
Bon anniversaire.
Merci, merci !
Eh bien, jeune homme, comment vas-tu ?
C'est difficile de vivre dans le silence ?
J'imagine. Mais c'est bon pour toi, très bon.
La communication est une tâche pénible
qui ne convient pas à tous.
Mon gentil garçon !
Comment, "mon" ? "Notre" garçon !
Il se gargarise comme il faut
et va au lit tout seul.
Se gargariser, ce n'est rien,
à côté de son courage pendant l'opération.
Il devient un vrai petit homme !
Ouvre la bouche !
C'est bien.
Si ça continue, tu pourras parler dans une semaine.
A propos, savais-tu
que Gandhi refusait de parler un jour par semaine ?
Pendant des années. Systématiquement.
Par dégoût des hommes, je suppose.
Allons-y, Victor.
Tu as échappé à tes patients ?
Comme tu es élégant !
Un jour comme celui-ci, il faut faire un effort.
Ton cadeau est dans le coffre, tu l'auras au dîner.
Encore des cadeaux !
Rentrons tous.
C'est ça. Faisons comme ceci :
Vous deux, prenez la voiture,
Petit Garçon et moi, nous marchons. Nous avons une conversation à finir.
Ne tardez pas trop.
D'accord, Petit Garçon ?
Tout est prêt à la maison.
T'ai-je raconté comment ta mère et moi avons trouvé cet endroit ?
Nous sommes venus sur cette île. Bien avant que tu ne sois conçu.
Nous n'étions jamais venus avant.
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