The first 200 lines.
-Attends-nous, c'est pas une course.
Regarde !
Rires d'enfants
Brouhaha lointain
Si quelqu'un s'y connaît dans la région
en pignons, chambres à air, dérailleurs, c'est bien moi,
Raoul Taburin.
Chuintement, grincement, frottement,
on me confie les dérèglements mécaniques les plus subtils.
-Il me reste plus que celui-là. Ça fait un bruit
et dès que je pédale, la chaîne saute.
-Ici à Saint Céron, ma réputation est telle qu'on ne dit plus "un vélo",
mais "un taburin".
Hop.
Et voilà !
Et hop !
Bonne journée,
Raoul !
Musique légère
Conversation
-Seuls deux autres Saint Ceronnais bénéficient d'un tel anoblissement :
Auguste Frognard, le boucher,
et Angélique Bifaille, l'opticienne.
Myope et astigmate, elle porte des bifailles de vue
depuis le plus jeune âge.
Comme Frognard, elle se déplace en taburin
et apprécie spécialement le frognard en chiffonnade.
Moi, j'ai une petite préférence pour le frognard à l'os.
Et je ne porte des bifailles que pour lire le journal.
Madeleine et moi n'avons pas besoin de parler pour nous comprendre.
Sophie et Martin nous comblent.
Martin !
Dis donc, oh !
-N'ayant jamais eu d'aspiration inaccessible,
ni d'ambition grandiose, ni d'orgueil démesuré,
je jouirais d'un bonheur tranquille et donc solide,
si un poids mal réparti entre l'être et le paraître
ne déséquilibrait toute mon existence :
le poids du secret.
Une véritable malédiction a pesé sur toute ma vie.
Moi,
Raoul Taburin,
je n'ai jamais su monter à vélo.
Enfin "à vélo". À taburin !
Et mon drame, c'est que jamais personne ne m'a cru.
Je te lâche.
À commencer par mon père,
qui n'a jamais douté de mes capacités.
J'y vais.
Attention, je lâche !
Ça va ?
On réessaye ?
Une dernière fois.
Bon, on arrête.
T-F-O...
À l'âge où l'on quitte les roulettes,
la petite Bifaille apprenait le b.a.-ba du métier.
V-R-O-X...
Tu peux plus petit ?
-De l'autre côté de la rue, le petit Frognard
ne se faisait pas prier non plus pour aider son père.
Raoul !
-Je rêvais de reprendre le flambeau familial,
mais la force centrifuge et les lois de l'apesanteur
semblaient s'être liguées contre moi.
Mon père ne s'arrêtait pas à cet anachronisme enfantin
et m'acceptait sur sa tournée pour m'enseigner le métier.
J'appliquais ses consignes à la lettre,
déterminé à devenir un jour un facteur modèle.
Ce jour, je ne l'attends plus, et la maturité venue,
je m'étais résigné à emporter mon secret dans la tombe.
Mais le destin en a décidé autrement.
Non, baissez pas la tête, bougez pas.
Pardon ? Moi ?
Le destin s'appelle Figougne. Hervé Figougne.
Je m'appelle Hervé Figougne,
je suis photographe.
-S'il ne s'était pas installé ici, personne n'aurait jamais rien su.
Le prix est lourd, mais m'en voici bientôt délivré.
Tous, notamment Madeleine et les enfants, vont enfin comprendre
comment ma vie s'est bâtie sur un mensonge.
Avance un peu, Sauveur, voilà, parfait.
Avance un peu, très bien.
Elsa, recule un peu.
Voilà.
Attention, prêts ?
-De ma génération, je fus le tout dernier...
Partez !
À me séparer de mes petites roulettes.
Qu'est-ce qui t'arrive ? Ho ho ?
-Comment faire pour dissimuler mon handicap ?
Qu'est-ce qui t'arrive ?
Je peux t'aider ?
C'est ta chaîne
qui a sauté ?
Allez, c'est bien ! Continue, tu vas gagner. C'est bien !
Allez ! C'est tout bon ! Allez !
-Un futur facteur se doit de prendre son temps.
Que s'est-il passé ?
J'ai déraillé.
Et soin de son matériel.
J'ai réparé.
-Thomas, on va chez Angélique. -Dépêche-toi.
-Mais l'injustice du sort me ramenait toujours
à la même interrogation : pourquoi pas moi ?
Alors, tel le pénitent sur son chemin de croix,
je recommençais la douloureuse expérience de l'équilibre
à l'abri des regards.
J'avais beau multiplier les tentatives,
je ne parvenais pas à tenir en équilibre.
-Il est où Raoul ? -Il est là !
Venez, on y va !
-Non, on attend Raoul. -Allez, viens Raoul !
-Tu veux pas faire du vélo avec tes copains ?
Tu pourras lire ce soir.
-Combien de temps pourrais-je tenir avant d'être démasqué ?
-On y va. -À la rivière ou au lac ?
-Bah, au lac ! -Je préfèrerais à la rivière.
-C'est à contrecœur que je passai d'élève médiocre
à 1er de la classe. -Raoul vient jamais.
-"Le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête
"et se rit de l'archer. Exilé sur le sol au milieu des huées.
"Ses ailes de géant l'empêchent de marcher."
Mon père craignait
que je préfère la carrière de poète à celle de facteur.
Et pourtant,
s'il savait comme j'aimais la bicyclette.
Chaque jour, c'était un crève-cœur que de le voir partir en tournée
sans pouvoir l'accompagner.
Tu m'accompagnes ?
S'il te plaît.
Tu préfères la vaisselle ?
Face à sa détermination,
je dus inventer des occupations
pour éviter une nouvelle situation embarrassante.
Année après année, je poussais Mlle Simonet, mon professeur,
vers la dépression.
Un constat s'imposait :
j'étais aussi peu doué pour le piano
que pour le vélo.
-Je sais pas faire de vélo. J'ai pas d'amis.
Musique douce
Tu viens te coucher ?
Je peux rester encore un peu ?
Soupir
-Dans l'espoir d'élucider le mystère de mes échecs,
j'étudiais tous les éléments de ma bicyclette,
de la selle au roulement à billes.
Combien de kilomètres aurais-je parcouru ainsi durant ma vie ?
Debout, à côté de ma bicyclette,
comme un animal domestique que l'on promène.
Alors que je poursuivais ma carrière d'élève exemplaire,
le destin s'apprêtait à me jouer un mauvais tour.
Auguste !
Comment échapper au couperet ?
Les petits artifices pour éviter les tournées de mon père
me paraissaient trop fragiles.
Je décidai de passer à la vitesse supérieure.
Deux ans plus tôt, un enfant de mon âge était mort d'une méningite.
J'en mimai les symptômes sans scrupule.
L'heure de vérité n'allait pas tarder à sonner.
Allez, on attend là. Attendez.
-OK. -Maîtresse, Raoul n'est pas descendu.
-Raoul ! Qu'est-ce que tu fais là ? Viens.
Descends, Raoul.
Pourquoi il est resté là-haut ?
Descends.
-Impossible de reculer davantage l'échéance.
Plutôt mourir tout de suite dans cette descente,
que mourir de honte plus tard devant mes camarades.
Allez, on t'attend.
Allez, viens !
Descends.
Pour une fois, je ne tombais pas immédiatement.
La vitesse aidant, je me maintenais en selle.
Ça relevait à la fois du miracle et du cauchemar.
Raoul, freine !
Raoul va se casser la figure !
WAOUH !
C'est magnifique !
WAOUH !
WAOUH !
WAOUH !
OH!
II sait pas nager.
Ce jour-là,
j'entrai dans la mythologie saint ceronnaise.
Aux yeux de tous, j'étais devenu Raoul Taburin.
-Un looping en l'air ? -Un looping.
-En vélo ? -Oui, au milieu de l'air.
Un vrai looping.
J'avais jamais vu ça, moi.
Y avait le lac, donc il est tombé dans l'eau,
mais il va bien. Chuchotements
Il est quand même choqué.
(-Heureusement qu'il est tombé dans l'eau.)
On me prêtait toutes sortes d'exploits.
Je laissais dire. J'appris ainsi l'art du quant-à-soi.
Fini la dissimulation.
Il suffisait que je marche fièrement à côté de mon vélo dégonflé,
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