Aus dem Leben der Marionetten
The first 200 lines.
DE LA VIE DES MARIONNETTES
Prologue
Je suis fatigué.
Tu devrais dormir, maintenant.
Vingt heures après le crime,
Mogens Jenser, Pr en psychiatrie,
parle au chargé d'enquête.
Il était environ 5 heures.
Je venais de me lever, et j'allais sortir
pour aller chercher le journal.
Je suis un lève-tôt. Le téléphone a sonné.
Je me souviens de m'en être voulu d'avoir oublié
de le débrancher pour la nuit.
Il n'est pas rare
que des patients appellent à n'importe quelle heure.
J'ai laissé sonner, mais j'ai fini par décrocher
pour ne pas réveiller ma femme, qui dort à côté.
C'était Peter Egermann.
Il était très calme.
La voix posée.
Il me priait de me rendre à une certaine adresse.
Là, je devais pousser une porte, traverser la cour
et trouver une porte métallique à gauche de l'escalier.
Il disait qu'il avait une clé et m'ouvrirait.
Vingt minutes après, j'y étais.
Il devait être un peu plus de 5h et demie.
J'ai ouvert cette porte, et j'ai descendu l'escalier de la cave.
Tout était illuminé.
Branchée à fond, une cassette beuglait.
Sur la scène, la fille était étendue, à plat ventre.
Recouverte d'un dessus de lit à brocart.
Jambes écartées,
le visage ensanglanté, tuméfié, altéré.
Pour plus de détails,
je vous renvoie au rapport d'autopsie.
Peter Egermann m'expliqua qu'il l'avait tuée
et ensuite, avait eu des rapports anaux avec la morte.
Très honnêtement, ça m'a profondément choqué.
Je connais Peter Egermann depuis vingt ans.
Un garçon sympathique, brillant, d'une grande droiture,
très aimé, que je sache.
Heureusement marié à une femme de tête très dynamique.
Beaucoup de relations.
Une vie aisée, sans plus.
Une mère charmante.
Cordelia Egermann, la comédienne.
Père décédé, il y a quelque temps.
Famille fortunée. Le frère de Peter est ambassadeur.
Sa soeur a épousé un industriel très en vue.
Pas de terrain dépressif héréditaire ?
Selon moi, non.
Peter et Katarina vous ont-ils jamais consulté ?
Pour des riens, qu'un Valium ou qu'un Mogadon arrangeait.
Quatorze jours avant la catastrophe,
Peter Egermann rend visite au Pr Jensen
à son cabinet.
Ces derniers temps, trop de sorties le soir, trop d'alcool.
Et puis, n'est-ce pas...
les jours passent.
Enfin !
Trêve de périphrase, je vais te dire ce que j'ai sur le coeur.
Nous avons tous en nous un malaise. Tu ne crois pas ?
Le mien, je crois, est assez particulier.
C'est pourquoi je suis venu.
Tu trouves que je parle beaucoup.
C'est vrai.
J'hésite peut-être à te raconter ce qui me perturbe.
Tant que je ne le formule pas, mon malaise reste un rêve, irréel.
Quand je l'aurai formulé,
il se sera... matérialisé.
Je suis effrayé à l'idée de vouloir tuer.
De vouloir tuer quelqu'un.
Je suis effrayé.
Je veux tuer ma femme.
Je veux la tuer.
Depuis deux ans, je vis avec la pensée que je tuerai Katarina.
Elle m'a trompé, et je l'ai trompée. Cela n'a rien à voir.
Au lit, nous deux, c'est formidable !
Vraiment fantastique.
Nous faisons l'amour, comment dirais-je,
sans sentiments.
Sans penser à ce que nous ressentons l'un pour l'autre.
Je n'ai pas l'habitude de décrire les imbroglios de l'âme,
mais il me semble que ça, tu l'as déjà compris.
Nous aimons notre plaisir.
Ou chacun aime le plaisir de l'autre, je ne sais pas.
Le mieux, c'était
quand on s'était trompés.
Je dis "trompés", mais à tort.
Ce mot a une connotation morale négative. Et nous avons jamais...
"Liberté sexuelle mutuelle", comme on dit.
Oui.
Je parle.
Tu vois comme je suis démuni.
Les médecins de l'âme s'intéressent aux rêves.
Les miens sont banals,
insignifiants, fades.
Je veux que tu me dises que mon idée fixe de la mort de Katarina
est un problème hormonal.
Je veux peut-être que tu m'hypnotises !
Ce serait une solution.
- Tu ne dis rien. - Pourquoi tu es venu ?
Tu ne crois pas à tes propres souffrances.
Peter, mon ami, les hommes comme toi
ne croient pas à l'existence de l'âme.
Je ne comprends pas ta visite.
- Tu es furieux ? - Bien sûr.
Tu as pour ton angoisse
si peu de respect.
Prescris-moi quand même
un tranquillisant.
Fais une bonne promenade.
C'est un excellent remède contre la déprime et les idées noires.
Bois un café bien serré, du cognac. Tu te sentiras
un autre homme.
Merci, tu m'as été d'un grand secours !
Au revoir.
Je ne veux pas...
Assieds-toi.
J'ai pourtant lutté.
Si souvent, on dit qu'on hait.
Ou qu'on voudrait voir l'autre mort.
On se bat.
On s'humilie, on se provoque, on se menace.
On se crache dessus, on s'empoigne,
on lutte, on crie.
Après, un peu de sang coule.
L'un triomphe, l'autre est anéanti
et demande pardon devant la porte de la salle de bains.
Ça manque désespérément de risques.
Atrocement.
C'est comme dans une pièce
où les répliques, les temps, les éclats sont répétés.
Les sorties sont réglées.
L'absence de public est regrettable
mais c'est un inconvénient auquel on peut remédier.
- Tout ça... - Tout ça n'est rien.
Ça fait partie de l'ordinaire de notre vie.
Je crois...
Non, ce n'est pas vrai non plus.
Pas vrai ?
Ne traîne-t-il pas cette idée idiote qu'il y a de pauvres fous
qui aiment les coups et les humiliations qu'ils s'infligent ?
Que c'est une forme de contact particulièrement recherchée ?
Un coup sur le nez. Hourra ! Le courant passe.
Divorcer, peut-être...
Comment tu la tues ?
Dans l'appartement, calme total.
Le soleil inonde la pièce.
Nous sommes livrés à nous-mêmes depuis quelques jours,
peut-être plus.
Il n'y a pas eu de dispute.
Tout est calme.
Peut-être est-il tôt. Les rues sont calmes et vides.
J'éprouve un sentiment de paix.
Tout s'est un peu éloigné.
Je veux dire : le travail,
le quotidien, les voix, les rendez-vous d'affaires.
Aucune agitation, aucune angoisse.
Je la vois bouger à la salle de bains
dans la lumière crue et presque irréelle du soleil.
Elle peigne ses cheveux.
J'ai toujours aimé regarder ma femme.
Même aux moments où on se haïssait,
même répugnante, ivre, malade... méchante.
J'ai toujours eu plaisir à sentir ses mouvements,
son parfum, sa présence.
Elle s'est placée devant la grande glace.
Dans laquelle elle me voit.
Mais elle est ailleurs. Elle a du mal à respirer.
Je suis derrière elle, en biais,
le rasoir ouvert dans ma main droite.
Elle n'a pas cessé de me regarder
mais ce n'est que maintenant qu'elle me voit.
Et sur ses lèvres se forme un imperceptible sourire.
Je sens son contact léger,
sur son cou bat un petit pouls.
Tu ne t'es jamais dit qu'un homme,
c'est aussi une ahurissante masse de sang ?
Si tu tranches la carotide, le sang gicle sur les murs,
et toi, des pieds à la tête, tu es inondé.
Ça sent fort, et c'est gluant.
Et puis, ta victime ne meurt pas tout de suite.
Il faut plusieurs minutes avant qu'elle perde connaissance.
Vous avez le temps de penser, tous les deux.
Peut-être que tu regrettes ?
Que ça ne s'est pas passé comme tu le pensais,
que tu n'as pas vécu ton expérience extraordinaire, supranaturelle ?
Sans compter que Katarina est étendue par terre
avec, au cou, une plaie béante d'où s'échappent des jets de sang.
- Sarcastique, hein ? - Non.
Si tu veux, je te ferai entrer dans ma clinique.
On te fera toutes sortes de piqûres.
Tu n'en auras rien à foutre
d'être Peter Egermann ou l'empereur de Chine.
Ne t'en fais pas, on est imbattable pour abolir l'identité des gens.
Plus de moi, plus d'angoisse.
Fantastique, non ?
J'ai lu que la médecine de pointe de l'âme est d'une exquise dureté.
Quoi qu'il en soit, je te prends au sérieux.
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