The first 200 lines.
Musique angoissante
Le moteur vrombit.
Il pousse des cris de rage.
Les pneus crissent.
Il hurle.
Musique mystérieuse
Une sonnerie tinte.
On a souvent associé
le parfum à la frivolité et la littérature à la gravité.
Or, nous le savons,
le nez imprime la mémoire plus fortement et profondément
que nos autres sens. Il est l'organe de la mémoire
par excellence.
Et, sans mémoire, pas de littérature.
Lecteur...
as-tu quelquefois respiré avec ivresse
et lente gourmandise ce grain d'encens
qui remplit une église ?
Ou d'un sachet le musc invétéré ?
Pour David Lodge, par exemple, un roman
s'écrit toujours au passé. L'odorat est donc un sens majeur.
- T'iras en cours du soir. Viens. -Oui.
Chez les Grecs, par exemple,
l'odeur du parfum
est considérée comme diabolique. Il n'en a pas toujours été ainsi.
Musique intrigante
"Les Quatre Saisons" Antonio Vivaldi
Oui, allô ? Mathieu Vasseur.
J'essaie de parler à votre directrice de collection.
Oui. Merci.
Mathieu soupire.
Bonjour. Ici Mathieu Vasseur.
J'ai reçu une lettre de votre part à propos de mon manu...
D'accord.
Vous êtes au courant, c'est parfait.
Voilà, je cherchais à vous joindre en direct
parce que j'ai reçu une lettre automatique.
Je voulais déjà être sûr que vous l'ayez lu. Vraiment lu.
D'accord. Vous pouvez comprendre que je suis un peu surpris.
C'est brusque.
Ne dites pas : "Ça m'intéresse pas," sans rien, sans explication.
C'est votre 4e appel.
Quatre fois ! -Non, s'il vous plaît, attendez !
Vous pouvez me dire ce qui va pas, ce qui vous plaît pas.
Je peux retravailler.
Allô ? Allô ?
La télévision diffuse le journal.
L'agence fait des visites
dès la semaine prochaine. Vous avez deux jours pour la vider.
Le locataire vivait ici
depuis 35 ans. Stockez les meubles, Emmaüs passera les prendre.
Le fauteuil, vous le laissez ici. L'aide-soignante le récupérera.
Et tout le reste, vous dégagez.
On met rien de côté ?
La famille récupère rien ?
- Quelle famille ? Il n'en a pas. Il vivait seul et est mort seul.
Original, non ?
La chambre.
Tu t'en occupes ?
- Les sanitaires, on touche pas. -Pas de problème.
Mais bon, par contre, il y a un petit hic, là.
Je vais être obligé de ramener une benne.
Musique mystérieuse
Oh, Mathieu ?
T'es libre ? J'ai besoin de toi.
Mathieu ?
Allez, bouge tes fesses ! -J'arrive.
- C'est pas possible, ça ! Putain, une feignasse pareille...
C'est pas la première fois que je te le dis!
Musique en voûtante
Franck ? C'est Mathieu.
Je suis un peu malade, je vais pas pouvoir venir bosser.
Voilà, encore désolé.
Son téléphone mobile vibre.
- Oui, allô ? -M. Vasseur ?
Oui.
Je dirige les éditions du Cercle. Je vous dérange pas ?
- Non, vous me dérangez pas. Non. -Je viens de finir "Sable noir".
Je suis sous le choc. J'aimerais vous rencontrer.
Avez-vous signe' avec un autre ? -Non. Je ne l'ai envoyé qu'à vous.
Mathieu ?
T'es où ? -Voyons-nous vite. Le 17 ?
Le 17 ?
Jeudi 17 ? Bah, oui. C'est bien.
- Une chose m'intrigue. Vous avez quel âge ?
J'ai 26 ans.
J'ai hâte de vous rencontrer.
Euh, excusez-moi, parce que...
je viens de me rappeler que je serai pas disponible,
la semaine du 17. J'ai un empêchement.
Peut-on se voir plutôt en fin de mois ?
- Oui, bien sûr. Le 31, par exemple ?
Oui, voilà.
- Au 31, alors. -Bah oui, au 31.
- Au revoir. -Au revoir.
Musique enlevée
- Sur des villages français, ils ont procédé à un vrai massacre.
Après, j'ai accompagné Vachsousten
sur les lieux. C'était vraiment horrible.
Des yeux crevés, des femmes èventrées,
des gosses brisés, frappés contre des murs.
- C'est un premier roman. Bonjour. La question bateau,
c'est: "Pourquoi vouloir écrire ?" Votre réponse est savoureuse.
- J'écris pour le contraire de la postérité, pour l'orgasme.
On décide quand même d'écrire...
pour s'adresser au monde.
- Eh bien, dans ces cas-là, je suis obligé de renoncer
à l'élégance du style. Giraudoux, lui,
faisait descendre ses dieux de l 'Olympe
et les habillait chez Dior. Je peux pas habiller More! en Dior.
- Impossible. Pour mon personnage, c'est impossible.
Dieu sait que j'ai dû renoncer aux élégances de style.
Mon personnage...
Mon personnage...
Mon livre de chevet ? Bonne question, ça.
Je dirais "Martin Eden".
J'ai toujours aimé les personnages qui forcent le destin.
100000 soldats français en Algérie.
30 août, état d'urgence proclamé.
11 septembre, à Paris, première manifestation des Appelés.
Généraux français, Challe, Dulouvrier, Salant...
1956, mobilisation permanente.
1958, inter-réformes pour toute L'Algérie.
Printemps 1961, coup d'État dans la nuit du 21 au 22 avril.
Musique sombre
- On dirait que ces événements se sont déroulés sous vos yeux.
C'est le travail de tout écrivain,
d'arriver à faire croire sans avoir vécu.
- Ce qui est frappant, c'est ce style sec, épuré.
C'était prévu, ça ?
Oui. J'avais envie d'approcher
une certaine forme de vérité brute.
J'ai dû renoncer
aux élégances de style.
J'admire Giraudoux, mais je ne puis habiller mon personnage chez Dior.
Impossible.
Vous citez Romain Gary.
Non ?
- Oui. Oui... J'emprunte à ceux que j'admire.
Mathieu ? Tu peux venir ?
Oui. Je reviens.
Je vous en prie.
- La critique est dithyrambique. J'ai rarement vu ça.
Même Valérie Entoven salue
"un roman puissant, une réussite magistrale."
On parle du Renaudot.
T'es avec moi ?
Hein ? Oui.
-Il faut que je te présente Mylène Andréotti.
Elle te veut dans son émission. -Tu m'excuses, deux minutes ?
- Vous avez raison. -Pardon ?
- Le parfum imprime la mémoire. C'est vrai.
Là, même aveugle, je vous aurais reconnue.
J'étais à votre conférence.
- Ah bon ? -Oui.
- Vous faites partie du club très fermé. Vous étiez peu.
- C'est dommage, parce que vous étiez brillante.
- La fin ne vous a pas choqué ? J'ai hésité à finir comme ça.
- La fin ? Euh, non. Enfin, oui. C'est-à-dire,
j'ai pas pu rester jusqu'au bout.
- Vous aviez... -J'avais...
Mhm. Je vois. Oui...
Ce soir, vous êtes là pour...
- Une amie voit l'auteur de "Sable noir".
Ah oui ?
Vous l'avez lu ?
Euh...
Non ? Laissez tomber.
80 % des gens aux réceptions
n'ont pas lu le livre. C'est pathétique.
Surtout pour celui-là.
- Ah oui, pourquoi ? -Bah, déjà,
pour son style. Pour comprendre l'écriture mate, lisez ce livre.
Un style sec, direct. C'est puissant au-delà de ce qu'on peut imaginer.
Ah oui ?
Primo Levi m'a causé le même choc.
Mais j'imagine que vous l'avez pas lu non plus ?
- Vous savez ce qu'il faut faire ? -Non.
- Prenez "Sable noir", rentrez chez vous et lisez-le.
Mathieu Vasseur ?
Ravie de vous connaître. Mylène Andréotti.
Je vous félicite pour ce roman éblouissant.
Merci. Merci beaucoup.
- Stéphane vous en a parlé, j'aimerais vous inviter.
Ce serait épatant, que vous veniez. -Je vais voir ce que je peux faire.
- Mon assistante réglera ça avec l'attaché de presse du Cercle.
Et encore bravo. -Merci.
Euh... Oui, pardon. Qu'est-ce qu'on disait ?
- On jouait à "Je te prends pour une conne."
- Non, pas du tout. -Si.
Mais non.
Ravie de vous avoir rencontré.
Allons dîner.
C'est un peu direct, non ?
Vous aimez mon style.
Mathieu ?
Mathieu ? -Je crois qu'on vous appelle.
Musique grandiose
Musique paisible
- Que fais-tu ? Je conduis ! -Regarde la route.
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