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Cet enfant… mon arrière-grand-père…
Emmanuel Sonnenschein,
avait 12 ans quand il quitta son village
au fin fond de l’empire austro-hongrois.
Il partait pour subvenir aux besoins de sa famille
car son père, l’aubergiste du village,
était mort dans l’explosion de sa distillerie.
Sammy !
Emmanuel !
Aaron !
L’aubergiste était très aimé dans son village.
Son remontant, distillé à partir d’herbes locales,
avait aidé plus d’un à recouvrer la santé.
La recette du cordial,
notée dans un calepin relié de toile noire,
fut retrouvée dans les décombres.
Le calepin caché dans la doublure de son manteau
constitua tout l’héritage de mon arrière-grand-père.
Emmanuel trouva un emploi dans une distillerie de Budapest,
il travailla si dur
qu’à 25 ans, il s’était construit sa maison et sa distillerie.
Il y distilla le cordial suivant la recette de son père.
Il l’appela "Vin de soleil", notre nom de famille, Sonnenschein,
signifiant "Lumière du soleil".
Bientôt Emmanuel épousa Rose Deutsch.
Ils eurent deux fils : mon grand-oncle Gustave
et Ignatz, mon grand-père.
"Vin de soleil" connut très vite un succès éclatant.
Quand le jeune frère d’Emmanuel mourut,
Emmanuel et Rose adoptèrent leur nièce, Valérie.
Ma grand-mère.
Bonne nuit, vous.
Faites de beaux rêves et vous vous réveillerez heureux.
Dieu vous bénisse.
Gustave !
Valérie fut élevée comme la sœur d’Ignatz et de Gustave.
Elle se passionna pour le miracle du jour : la photographie.
Ignatz décida de faire des études de droit et Gustave, de médecine.
Aucun d’eux n’envisagea
de reprendre l’entreprise familiale.
Cela ne troublait pas mon arrière-grand-père.
Fier de ses enfants, il soutenait leurs ambitions.
Regardez par ici.
Écarte-toi de l’arbre.
Attends.
Recule un peu.
Recule.
Un peu plus.
À… droite.
Pas trop.
Arrête !
Ne bouge plus.
Ma petite sœur… Je t’aime, beaucoup.
Moi aussi.
D’un amour autre de celui
que je porte à Gustave, papa et maman.
Moi aussi, je t’aime autrement.
Ça me déchire que tu sois au pensionnat.
Mais enfin, tu es là.
Je vais devoir retourner à Vienne.
Emmène-moi.
Promis.
Vous ne les avez pas plantées ? Elles ont poussé toutes seules ?
Oui.
Ce matin.
M. Sonnenschein, c’est un miracle, un vrai miracle !
Quelqu’un me déplace cette chaise ?
Où sont-ils ?
En train de s’embrasser, sûrement.
Gustave !
Ça veut dire quoi ?
Allez voir dans les jardins du musée, ils y sont souvent.
Pardon !
Trop de sel dans la soupe.
La cuisinière doit être amoureuse.
C’est donc toi qui l’as faite…
Ça veut dire quoi ?
Hier, vous vous embrassiez au musée. Mardi aussi.
Tu as perdu la tête ?
Je vous en supplie, Rose, ne pleurez pas.
Suis-moi.
Tout de suite !
Je t’interdis.
Dieu a créé la nature et en a édicté les lois.
Ces lois interdisent le mariage entre frère et sœur.
Nous ne sommes pas frère et sœur, mais cousins.
J’avais une cousine que j’adorais, Sarah Bettelheim.
Notre grand-père nous a interdit de nous marier.
Il disait qu’un mariage consanguin ne pouvait être que maudit.
J’aime Valérie. Je veux l’épouser.
"Je veux" n’est pas un terme pour nous, Ignatz.
Dieu "veut", nous "souhaitons".
Il nous faut Lui obéir. Moi, je l’ai fait.
Dieu exige que nous vivions sans pouvoir ni luxure,
qui nous poussent à détruire les autres,
puis nous détruisent nous-mêmes.
En échange, Il nous donne la connaissance
et la capacité de lire et d’interpréter.
Et Il nous donne l’amour familial.
Je t’aime.
Je t’aimerai toujours, car tu es ma sœur
et je ne t’abandonnerai jamais.
Ne m’aime pas par devoir. Ta mère m’a élevée par devoir.
Tu te marieras et auras des enfants. Notre amitié perdurera.
Ne renonce pas si vite à moi.
Tu leur cèdes comme un bon petit garçon.
Je dois partir.
Je t’écrirai.
Pas si c’est pour me dire que tu n’aimes en moi que ta sœur.
"Mon chéri, je vais mal."
"Tes mots me reviennent inlassablement."
"Après ton départ, j’ai pleuré et vomi tout l’après-midi."
"Je me dis que tu dois en avoir assez de moi,"
"que tu me trouves laide et stupide."
"Il faut que je te voie, que je te parle. Que je sache"
"si tu as cessé de m’aimer ou si…"
"tu ne fais qu’obéir à nos parents."
"Pourquoi n’aimer en moi qu’une sœur"
"quand moi, je déplacerais des montagnes pour toi ?"
"Je suis amoureuse de toi."
À Vienne, Ignatz lut et relut mille fois la lettre de Valérie.
Mais il tint sa promesse
et ne répondit jamais à sa cousine.
Il se jeta à corps perdu dans ses études
mais veillait toutes les nuits, ne rêvant que de Valérie.
Monsieur, une Mlle Sonnenschein désire vous voir.
Laissez ici votre parapluie.
Dans tes bras, j’ai l’impression de regagner mon port.
De rejoindre enfin mon port d’attache.
J’ai envie de faire pipi.
Moi aussi.
Ses études terminées, Ignatz revint à Budapest et à sa famille.
Pour Emmanuel, mon grand-père Ignatz
était le chef-d’œuvre de sa vie.
Mesdames et messieurs,
voici Ignatz Sonnenschein, docteur en droit
de l’Empire austro-hongrois.
Qui nous fait la grâce de revenir parmi nous.
Dépêche-toi, ta mère t’attend.
Nous demandons à Dieu d’étendre Sa bénédiction sur toi.
Nous évoquons aussi avec gratitude mon cher père, Alivah Shalom,
qui périt dans un tragique incendie
mais nous laissa le savoir qui permit aux Sonnenschein
de passer du statut d’aubergiste à celui d’avocat.
Nous Le remercions
d’avoir sauvé son livre de recettes, et par là,
celle de son cordial.
Et maintenant, chère Mme Sonnenschein,
à vous l’honneur.
Hier soir, j’ai rêvé que nous perdions la recette.
Comment ?
J’étais debout sur une barque en train de dériver.
Vous étiez tous avec moi.
Elle s’est mise à tanguer. Je me suis assis au milieu
pour tenter de la stabiliser.
Une vague énorme s’est abattue sur nous, emportant le carnet.
Ce n’était qu’un rêve, papa.
Dieu fasse que nous puissions toujours chanter.
Jus primae nocti.
Je revendique le droit à la première nuit.
N’aie pas peur.
Nous sommes déjà damnés, autant y prendre du plaisir.
L’ascension de mon grand-père fut rapide.
Il fut nommé juge, réalisant ainsi son rêve d’enfance.
Au nom de l’Empereur, la séance est ouverte.
Quand tu auras à juger les autres, n’oublie pas qui tu es.
Et pour te le rappeler,
voici la montre de ton grand-père.
Elle appartenait à un aubergiste de village.
Maintenant, elle est à toi.
Et ceci…
c’est pour ton bureau.
"Ne crois rien a priori."
"Vérifie tout par toi-même."
"Conseil de père."
Quoi ?
J’ai toujours voulu savoir
ce que ce serait de faire l’amour avec un juge.
Tu juges un juge ? Ton verdict, s’il te plaît ?
Le juge ne manque pas de force.
Ses sentences sont souvent rigides.
Mais toujours passionnées.
Condamnés à perpétuité.
Entrez, Sonnenschein, entrez.
Asseyez-vous.
Cigare ?
Non, merci.
Vous ne fumez pas ?
Si.
Alors, prenez un cigare. Je vous en prie.
On me dit
grand bien de vous.
On vous dit incorruptible et érudit.
Nous pensons à vous pour la Cour suprême.
Je suis très honoré, mais aussi… un peu jeune ?
Pas du tout.
Je vais être très franc avec vous.
J’espère que vous n’en serez pas offensé.
La Cour suprême ne peut être présidée par un homme
portant un nom comme Sonnenschein.
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